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Tumblr et le porno : quand le capital dicte la morale

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Le réseau social Tumblr a annoncé la suppression des contenus pornographiques de ses pages. Présentée comme une volonté de moraliser la plateforme, cette décision répond en réalité à une exigence économique : favoriser l'arrivée d'annonceurs sur la plateforme.

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. Crédits : Getty

Derrière la décision, a priori anodine, de Tumblr de supprimer de ses pages les contenus pornographiques, se cachent en réalité de vrais enjeux économiques et politiques. Ce serait même la chute symbolique d’un certain monde :  celui de l’internet libre et indépendant, offrant au promeneur solitaire les plaisirs d’une découverte suivant ses sens et son bon plaisir. 

D’autant que Tumblr s’était illustré comme l’un de ces espaces de liberté absolue dont internet a le secret. Jusqu’au 17 décembre dernier, les flâneurs numériques pouvaient trouver sur ce réseau de partage, toute sorte de contenus affriolants, de courts extraits érotiques ou de photographies franchement pornographiques. 

Et ce qu’il y avait de formidable, c’est que loin de l’univers aseptisé, millimétré des créateurs officiels de contenu, Tumblr se présentait comme un joyeux bazar mêlant considérations personnelles, blogs spécialisés et images de pénis et de seins non voilés. On trouvait de tout sur Tumblr et c’est ce qui faisait sa beauté.

On y trouvait surtout une représentation beaucoup plus variée des corps et des sexualités. Sorte de refuge pour les marges et les exclus de la représentation érotique classique, Tumblr proposait notamment beaucoup de publications amateures. Amateurs qui exposaient non seulement leurs fantasmes mais aussi leurs corps, dans leurs différences et leur multiplicité. 

Des gros, des maigres, des homos, des hétéros. Des amoureux de l’esthétique soignée et des fans du sexe un peu crado. Bien loin de l’univers stéréotypé des empires du sexe, produisant en série des contenus formatés, ces pages de micro-blogging offraient une vision plus libre et surtout plus personnalisée des désirs de chacun. 

C’était aussi un espace d’expression et de représentation pour des réalisatrices de porno féministe, des militantes d’une forme de plaisir renouvelé, plus joyeux, loin de la violence symbolique et psychologique véhiculée dans les pornos classiques.

En clair, chacun y trouvait son compte, à commencer par l’entreprise américaine qui voyait plus de 20% de ses utilisateurs naviguer en quête de loisir à peu de frais.

Il semblerait de prime abord, qu’il faille mettre cette décision sur le compte de la morale. Une exigence morale que les fondateurs de l’entreprises semblent avoir trouvée sur le tard, découvrant l’existence de contenus pornographiques sur leurs pages. Autant d’images dévêtues qui nuiraient à la réputation de l’entreprise et éloigneraient plus de public qu’elles n’en apporteraient.

Mais il serait un peu simple de se limiter à cette explication, officiellement éthique, pour comprendre la décision de Tumblr. Car il faut bien comprendre que, derrière ces enjeux d’image, ce sont également des questions économiques qui se jouent. 

Des questions économiques d’autant plus prégnantes quand on sait que Tumblr, longtemps acteur indépendant des internets, a été racheté en 2013 par Yahoo! Un rachat suivi, quelques années plus tard, par l’introduction de la publicité sur la plateforme, en même temps qu’un nouveau filtre pour les utilisateurs. Car c’est bien là que le bât blesse/ S’il est facile, aux Etats-Unis, de légitimer la dimension capitaliste du business érotique. L’entreprise devient beaucoup plus ardue quand il s’agit d’attirer des annonceurs.  

Le rachat en 2017 de Yahoo! par Verizon, géant américain des télécommunications,  finit d’enterrer le modèle de Tumblr.Dès lors, plus question de tolérer ces nus fâcheux au milieu des publicités. Suivant la jurisprudence des géants du net qui, tels Facebook, font la chasse à la moindre paire de seins, Tumblr annonce sa décision de bannir le sexe de ses pages. 

Seuls survivent sur internet les nus estampillés artistiques, éducatifs ou politiques. L’origine du monde de Courbet passe encore. La poitrine de militantes féministe à la rigueur. En revanche, haro sur le sexe pour le sexe. Sur Tumblr comme ailleurs, ce sont donc les annonceurs qui dictent la ligne et le contenu des pages qui leur sont associées. La preuve, s’il en fallait une, qu’internet est en passe de devenir un espace économique comme les autres, où c’est le capital, qui dicte la morale. 

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