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Les hikikomoris ou le retrait du monde

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Au Japon, les hikikomoris -ces personnes qui choisissent de se couper du monde- se multiplient, causées bien souvent par la brutalité d'une société de la compétition permanente : de l'école au monde du travail, une pression sociale qui leur fait perdre pied et les pousse à la réclusion volontaire.

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. Crédits : Jo McRyan - Getty

Plus d'un millions d'hikikomoris au Japon

Le phénomène des "hikikomoris", qui a commencé à se répandre au Japon dans les années 1990, renvoie à la décision pour des hommes, principalement, de se retirer de la société, pour rentrer chez eux, se cloîtrer dans leur chambre ou retourner chez leurs parents.

En 2016, c’était près de 600 000 personnes qui avaient fait le choix de renoncer au monde. Un chiffre qui pourrait rapidement atteindre le million, tant le phénomène prend de l’ampleur ces dernières années. 

L’AFP a ainsi rencontré un de ces “retirants” -selon les termes de la sociologue Maïa Fansten, spécialiste du sujet en France- un certain M. Ikeida, nom d’emprunt donné au journaliste, âgé de 55 ans et qui vit reclus dans sa chambre depuis près de trente ans.

Une profonde souffrance face aux impératifs de la modernité

Et c’est surtout une grande souffrance qui transparaît de cet entretien. Une souffrance et une décision de rejeter les impératifs de conformité auxquels l'astreignent la société, son entourage, sa famille. Il explique ainsi la pression et les brimades de sa mère pour qu’il réussisse à l’école.

Il raconte aussi son parcours sans faute, des bancs de l’une des meilleures universités de Tokyo, aux offres d’emploi qu’il reçoit de la part de grandes entreprises prestigieuses. Il parle enfin du déclic, de sa terreur de passer une vie en costume, à exercer un métier dénué de sens, dans un système compétitif qu’il abhorre.

Au-delà de cette expérience personnelle, nombreux sont les témoignages de “retirants” qui expliquent leur choix comme un réflexe de défense, une réaction de survie face à l’intense pression du système scolaire et du marché du travail japonais.

Une réaction de survie face à la pression du système scolaire et du marché du travail japonais

Certains parlent ainsi d’une volonté de faire cesser le temps. De créer un abri, un repli face aux vicissitudes du monde. Une pause avant l’entrée définitive dans la vie adulte. C’est l’aboutissement paradoxal d’une société qui, en multipliant les injonctions à la vitesse, à la croissance et au progrès, finit par reléguer certains de ses membres dans un état de paralysie sociale et de retranchement hors du temps. 

Cette faille creusée comme une grotte primaire, cette rupture temporaire pour se panser dans un monde mauvais, pourraient avoir quelque chose de poétique, si elles ne traduisaient pas dans le même temps, une profonde souffrance humaine, un sentiment d’inadéquation avec la société dans laquelle ils ont été projetés.

Une situation encore aggravée par les mutations de la famille japonaise. C’est en tout cas ce qu’explique le neuropsychiatre Takahiro Kato pour qui on est passé de la famille traditionnelle, qui comptait beaucoup d’enfants et de générations réunies sous le même toit, à une cellule familiale réduite : père, mère et enfant, réduisant d’autant les mécanismes de solidarité familiale.

Une perte des solidarités familiales

Ainsi de nombreux hikikomoris résident chez leurs parents, faute de moyens financiers, mais aussi comme une manière de se construire un cocon, protecteur et familier, dans un espace connu. Mais cela n’améliore pas nécessairement la situation. Comme l’explique Rika Ueda, qui travaille pour une association de parents, “les familles éprouvent une grande honte. Elles préfèrent cacher leur situation et à leur tour s’enferment”.

Un isolement facilité selon les spécialistes par les nouvelles technologies. Ces dispositifs permettent de s’enfuir, de s’évader virtuellement, grâce à internet et aux jeux vidéos. Ces appareils permettent de maintenir des liens, aussi ténus soient-ils, par le biais de relations numériques. Une sorte d’évasion vers un monde alternatif, fait de sociabilités sans paroles, de présences sans rencontre.

Une contagion au vieux continent

En réalité, si ce phénomène touchait surtout, dans les années 1990, des adolescents fuyant la réalité et la brutalité du monde extérieur, les hikikomoris ont aujourd’hui vieilli et connaissent de nouvelles difficultés. Coupés de leurs proches, ils se retrouvent bien souvent dans des situations d’isolement, d’abandon.

Dans un archipel vieillissant, où le lien social s’est trop souvent distendu, ce phénomène porte même un nom : le kodokushi, ou les morts solitaires, qui toucheraient chaque année plus de 30 000 japonais. Une perte de sens et un retrait de la vie qui ne peuvent que nous interroger, alors que la France voit fleurir, elle aussi, les premiers cas de personnes retranchés, ces hikikomoris de la modernité.

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