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Une bananeraie en Guadeloupe

Le chlordécone empoisonne les Antilles

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Utilisé pendant plus de 20 ans sur les plantations de Guadeloupe et de Martinique, le chlordécone -dont on connaissait pourtant les effets nocifs sur la santé- a contaminé la terre et les eaux de ces îles avec des conséquences sanitaires et pathologiques désastreuses.

Une bananeraie en Guadeloupe
Une bananeraie en Guadeloupe Crédits : HELENE VALENZUELA / AFP - AFP

C’est un poison qui s’écoule depuis la cime des arbres, glisse sur les feuilles de bananiers et s’infiltre dans les sols de Guadeloupe et de Martinique, avant de fuir et de se propager, encore, suivant le cours des eaux. 

Cette molécule toxique, répondant au nom barbare de chlordécone, a été massivement utilisé entre 1972 et 1993 afin de protéger les plantations de leur ennemi, le charançon. C’est donc par milliers de litres que ce pesticide a été déversé sur les cultures antillaises afin d’assurer récolte et prospérité.

Les Antilles contaminées pour des siècles

Selon les spécialistes elle peut survivre jusqu’à 700 ans! Il faut dire que l’on a découvert au début des années 2000 que le chlordécone avait non seulement infecté les sols, mais aussi, les rivières et une partie du littoral marin. 

On retrouve donc cette substance dans les poissons et crustacés mais aussi dans les fruits, légumes, consommés chaque jour par les antillais. Avant les langoustes, ce sont les rougets, brochets, ignames et patates douces qui ont été déclarés impropres à la consommation. Par une triste ironie du sort, la banane, elle, reste comestible.

Aujourd’hui plus de 90% des habitants de Guadeloupe et de Martinique sont contaminés par la molécule toxique, avec des conséquences sanitaires terrifiantes. Les deux îles connaissent ainsi le plus fort taux de cancer de la prostate au monde. Pour vous donner une idée, ce type de cancer est deux fois plus fréquent aux Antilles qu’en Métropole. 

Ce poison qui se transmet essentiellement par voie alimentaire, touche même les bébés en gestation. Les études menées montrent que le chlordécone augmente le risque de prématurité mais qu’il a aussi des effets négatifs sur le développement cognitif et moteur des nourrissons.

Un poison connu de longue date

On connaissait pourtant le potentiel nocif de ce produit. Dès 1979 l’organisation mondiale de la santé classe le chlordécone comme un agent cancérogène, un neurotoxique et un reprotoxique.

Deux ans plus tôt, les Etats-Unis bannissaient l’usage du perturbateur endocrinien et fermaient l’usine de production du pesticide, après avoir établi que les ouvriers travaillant sur le site avaient développé des troubles neurologiques et testiculaires du fait de leur exposition prolongée.

En France métropolitaine, il faut attendre 1990 pour que les pouvoirs publics prennent leurs responsabilités en interdisant le produit; et ce n’est qu’en 1993 que le chlordécone est banni des plantations antillaises. Sous la pression des lobbies, les gouvernements successifs ont continué d’autoriser un produit dont on connaissait pourtant l’impact désastreux sur la santé. 

Un scandale d'Etat

Certains parlent même d’un scandale d’Etat. C’est le cas, notamment, de l’eurodéputé Eric Andrieu, qui préside la commission spéciale du parlement européen sur les pesticides, et qui explique que la France a même demandé des dérogations auprès de l’Union européenne afin de continuer à utiliser le pesticide aux Antilles. 

Mais on aurait tort de croire que cette histoire a provoqué un électrochoc chez nos gouvernants. En 2016, la France a effectué pas moins de 58 demandes de dérogation, contre 10 en moyenne chez les autres pays européens. Comme bien souvent l’histoire bégaie et les nouvelles menaces identifiées pour notre santé continuent d’être épandues sur nos champs sans que cela ne provoque de véritable remous. 

En témoigne la tentative infructueuse de faire passer un amendement visant à l’interdiction du glyphosate. Portée pourtant par un élu de la majorité, cette proposition prévoyait la fin de l’utilisation du glyphosate en France d’ici à trois ans, tout en conservant la possibilité de dérogations pour que les agriculteurs ne pâtissent pas trop violemment de cette interdiction. Elle permettait surtout de tracer un chemin clair vers la sortie du glyphosate à moyen terme. 

L’amendement a cependant été torpillé par un rapporteur et un ministre de l’agriculture invoquant inexorablement les mânes du développement économique. Une posture qui révèle surtout le manque de volonté du gouvernement face à la toute puissance des lobbies et l'incapacité à inventer un modèle qui préserve les intérêts des agriculteurs comme la santé des Français. 

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