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Loi El Khomri : les logiques de la réforme

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Dans son ouvrage, Production et légitimation d'une réforme, l'économiste Philippe Légé retrace le processus de construction et de légitimation de la réforme du marché de travail de 2016. Des justifications erratiques qui peinent à masquer le caractère profondément idéologique de la loi.

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. Crédits : AFP

Dans ce livre intitulé « Production et légitimation d’une réforme », l’économiste s’intéresse ainsi aux artisans de la loi, de la ministre El Khomri, au ministre de l’économie de l’époque, un certain Emmanuel Macron, mais aussi au contexte politique et au processus de légitimation d’une réforme qui n’avait rien d’une évidence. 

L’ouvrage se livre ainsi à une analyse méticuleuse de la production de discours : ces fameux éléments de langage, produits en masse par le ministère du Travail et les services du Premier ministre pour expliciter et justifier une loi aux contours mouvants.

Philippe Légé démontre ainsi comment le gouvernement s’est échiné, au fil des attentes et des contestations, à faire évoluer son discours pour rendre cette loi acceptable. Il faut dire que sur le papier, la réforme n’est pas très attrayante : on parle alors de simplification, de refonte du dialogue social, pas vraiment de quoi passionner les foules et les médias.

La stratégie politique et médiatique du gouvernement va alors évoluer, adopter un discours beaucoup plus offensif. On entend rapidement circuler dans les journaux et à la télévision l’objectif de réformer et de réduire un code du travail devenu tour à tour complexe, obèse, illisible - autant de lieux communs visant à justifier l’affaiblissement des droits des salariés, au nom de l’intérêt supérieur de l’entreprise et du travailleur.

Car on ne tarde pas à renouveler le catéchisme officiel et à présenter cette loi comme une solution pour réduire le chômage. La logique est assez simple : en facilitant le licenciement, les entreprises seraient plus enclines à embaucher. Le discours classique du gagant-gagnant du côté des employeurs comme de celui des travailleurs a alors fait florès dans les médias. 

Pierre Jacquemain, ancien conseiller technique de Myriam El Khomri, qui quitta ses fonctions à l’occasion de la loi Travail explique ainsi qu’à l’époque : « le gouvernement sentait, compte tenu de son échec sur le front de l’emploi, qu’une loi portant strictement sur l’organisation du travail et sur le dialogue social serait insuffisante ». Le texte se pare alors des vertus de l’évidence en étant présentée comme une loi destinée à lutter contre le fléau du chômage.

Or Philippe Légé relève qu’il n’y a pas grand monde alors pour croire à cette fonction de la loi. Pas plus le ministre de l'Économie que le Président de la République ne se pressent pour vanter ce mécanisme de l’embauche facilitée par le licenciement. Une fois de plus, le discours évolue : face aux critiques, la ministre du Travail défend l’utilité de sa réforme pour favoriser le recours aux CDI. 

Dans un exercice d’équilibrisme politique, la Ministre laisse entendre que la loi contribuerait à substituer de l’emploi stable à de l’emploi précaire. Une logique pour le moins étrange puisque Emmanuel Macron, explique en même temps que le salariat doit se réformer pour épouser les évolutions du marché. En clair : il faut déréguler le marché du travail pour favoriser l’accès des jeunes, des seniors et des femmes. 

Ainsi, Augustin Landier, economiste favorable à la réforme, rappelle que l’objectif de la loi n’est pas de faire baisser le taux de chômage, mais d’augmenter la probabilité pour chacun d’obtenir en un temps raisonnable un emploi stable. L’objectif n’est donc plus celui du plein emploi mais d’une forte efficience dans la rotation des travailleurs entre les tâches précaires qui leur sont proposées. Comme le signale Philippe Légé : « si chacun passe fréquemment mais de façon brève par la case emploi, la situation est jugée satisfaisante ». Des strates de justification, parfois contradictoires, pour légitimer la nécessité de détricoter les droits du travail. 

C’est la fameuse logique de la flexi-sécurité déjà éprouvée en Allemagne, en Italie ou en Angleterre. En se fixant pour objectif de fluidifier le marché du travail, l'exécutif a fait sienne l’idée selon laquelle l’économie, pour fonctionner correctement, devait être agile, souple, adaptable. Il relègue dans le même mouvement des siècles de luttes et de conquêtes sociales, dépeintes comme les reliques d’un monde perdu. 

En faisant du travailleur une variable d’ajustement du système productif, le gouvernement ne fait que réaliser la prophétie de Michel Foucault pour qui le projet du néolibéralisme était la mise en concurrence non seulement des entreprises et des biens, mais aussi des personnes sur les marchés.

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