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Illustration de La Nouvelle Justine ou Les Malheurs de la Vertu, 1797

La cité des rapports tarifés

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À retrouver dans l'émission

Le procès dit du "proxénétisme des cités", qui s'ouvre aujourd'hui au tribunal correctionnel de Paris, lève le voile sur le développement d'un nouveau type de prostitution, fondé sur une exploitation des misères et une évolution du rapport des jeunes filles à leur corps et à leur usage.

Illustration de La Nouvelle Justine ou Les Malheurs de la Vertu, 1797
Illustration de La Nouvelle Justine ou Les Malheurs de la Vertu, 1797

Beaucoup d'argent. Vite. 

12 hommes âgés de 17 à 30 ans ont été mis en examen dans le cadre de l’affaire dite de “proxénétisme des cités”, qui s’ouvre aujourd’hui au tribunal correctionnel de Paris. Ces jeunes hommes sont accusés d’avoir mis en place un réseau de prostitution, recrutant des jeunes filles souvent mineures, à la sortie des lycées, dans les foyers d’aide sociale à l’enfance ou encore sur les réseaux sociaux. 

Ce qui frappe avec cette affaire de prostitution c’est son caractère amateur, dans un milieu très structuré de filières internationales, ce qui a permis de le démanteler relativement facilement, mais qui explique aussi qu’autant de jeunes filles se soient laissées prendre dans les mailles d’un filet apparemment attrayant. 

Il faut dire que ces proxénètes opèrent avant tout dans les quartiers populaires de Paris et de la proche banlieue et promettent aux jeunes filles, souvent dans des situations économiques et familiales difficiles, la possibilité de se faire de l’argent. Beaucoup d’argent. Et rapidement. 

D’autant que les victimes étaient loin d’avoir conscience de la gravité de ce qui leur arrivait. Arthur Merle-Beral, conseil de l’association Agir contre la prostitution des enfants, explique ainsi qu’elles “ne se rendent pas nécessairement compte de la gravité des faits et ne se considèrent pas toujours comme des victimes”. On découvre ainsi dans leurs témoignages un véritable détachement vis-à-vis de leur propre corps et de leurs actions. L’une d’entre elle déclare ainsi au juge : “Presque tout mon entourage faisait ça, mes contacts sur les réseaux sociaux, on voit ça tout le temps, c’est devenu commun, ma copine m’en a parlé, et ça s’est fait”. 

Une banalisation de la prostitution

Une forme de banalité de la prostitution chez des jeunes femmes, qui s’intéressent avant tout à la possibilité de gagner de l’argent facilement. Une autre témoigne ainsi : “ Moi ça ne me dérange pas, il y en a partout, c’est de l’argent facile”. Une autre explique qu’elle aurait aussi pu travailler chez McDo mais que les salaires étaient moins élevés. Le sexe a perdu chez ces jeunes filles toute forme de spécificité ou de mystique particulière, et devient une véritable marchandise, qui peut être échangé contre une rémunération acceptable. 

C’est ce que le parquet appelle l’effet Zahia, du nom de cette jeune prostituée, passée à la notoriété à cause d’une affaire judiciaire impliquant des rapports tarifés avec des joueurs de foot célèbres. La jeune femme est désormais créatrice de mode, photographiée par Karl Lagerfeld ou encore Pierre et Gilles et qui aurait donné une image glamour et décontractée de la prostitution dans la jeunesse. 

Une situation qui dégénère rapidement

Si dans un premier temps, les souteneurs s’occupent d’elles, leur offrent des habits, des sacs à mains et autres accessoires nécessaires pour la passe; elles gagnent beaucoup d’argent, mais rapidement la source commence à se tarir. Les passes présentées au début comme consensuelles, s’enchaînent rapidement à un rythme effrénée et les filles voient peu à peu s’effacer la couleur de l’argent. 

Celles qui sont tentées de se rebeller sont intimidées, leurs familles menacées. Lorsque l’une d’elle refuse de se présenter pour l’une des passes, des hommes de main se présentent à son foyer, la séquestrent et la droguent pour la tenir docile. Jusqu’à ce que l’une d’entre elle demande à un client de prévenir la police, ce qui permet de lancer une enquête et de démanteler le réseau. 

Selon Jean-Marc Droguet, directeur de l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains, “ce qui limite ces réseaux, c’est leur absence de réflexion sur le long terme. Les proxénètes claquent l’argent, se paient des voyagent dans les Caraïbes’, sans tenter véritablement de structurer leur organisation.

Mais le côté amateur de ces filières, le recrutement sur les réseaux sociaux et le modèle économique fondé sur l’exploitation des misères, en fait aussi une hydre difficile à appréhender tant, à chaque arrestation, chaque jugement, une nouvelle tête peut surgir sur le terreau fertile de la relégation et de l’injustice sociale. Et gageons que l’abandon programmé des quartiers avec l’enterrement de l’ambitieux plan Borloo ne devrait pas venir améliorer cette situation.

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