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Illustration du Capital par Hugo Gellert

Lutte des classes, lutte des places

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Le géographe Michel Lussault développe une analyse des "places", considérées non seulement dans leur dimension spatiale, mais aussi sociale et qui permettent de comprendre les nouvelles luttes politiques et économiques à l'oeuvre dans la mondialisation.

Illustration du Capital par Hugo Gellert
Illustration du Capital par Hugo Gellert Crédits : VITALIY KARPOV / RIA NOVOSTI / SPUTNIK - AFP - AFP

Le géographe Michel Lussault développe une analyse des "places", qui renvoie à une conception de l’espace, non comme un simple contenant, un cadre extérieur dans lequel se déroulerait la vie économique, mais bien un objet particulier à considérer en soi. Par “place”, il ne faut donc pas entendre de simples localisations géographiques, ni même une situation dans un espace social, mais une tentative de conciliation entre les deux.  

Cette analyse originale est intéressante, car elle permet d’avoir un regard neuf sur les relations de pouvoir et de cohabitation entre les populations populaires et ce que Lussault appelle l’élite “cinétique” ou circulante, du fait de son usage et de sa voracité de lieux. Au paroxysme de la mondialisation, qui achève de réduire les distances, cette élite internationale jouit d’une puissance et d’une liberté spatiale sans précédent.

Une multiplicité des espaces possibles

Pour Michel Lussault, c’est ainsi le principe de séparation qui est au coeur de l’expérience humaine. Séparation qui se trouve d’autant renforcée par le processus de mondialisation et d’urbanisation. La différence, le fossé entre les classes populaires et cette élite circulante se traduit donc non seulement par une lutte des classes mais aussi par une lutte des places. Cette notion de place comporte donc une dimension éminemment politique. 

Et de fait, jamais les technologies de l’information n’ont permis d’ouvrir autant de possibles dans l’imaginaire des individus. Avec la réduction des distances, matérielles et intellectuelles, les individus voient se multiplier l’espace des possibles. Les individus voient se rapprocher l’autre et le lointain, poussant à une volonté d’émancipation de leur milieu d’origine. 

Mais dans le même temps, les espaces assignent aux individus un ensemble de normes et de pratiques dont il est très difficile de s’échapper. Ces stratégies de mobilité sont ainsi bien plus difficiles à mettre en oeuvre pour les catégories les plus précaires, à cause des dispositifs de surveillance et de contrôle des individus. Aux antipodes, les élites cinétiques, se déplacent d’un espace à l’autre sans qu’on ne leur demande justification ni explication. 

Cette différence flagrante dans l’usage de l’espace, spatial mais aussi politique et économique, entretient une tension entre les classes populaires et les élites circulantes. D’où la pertinence d’une expression comme celle de “lutte des places” qui rappelle la dimension spatiale des stratégies et des luttes politiques pour l’émancipation.

Les ruses géographiques du capitalisme

Dans un article du journal l’Humanité, le philosophe Grégoire Chamayou explique que le système capitaliste, pétri de contradiction, parvient à retarder ses crises grâce à des “ruses géographiques”.

Reprenant l’analyse du géographe David Harvey, il explique que c’est grâce à son incroyable plasticité, sa capacité de transformation et d’adaptation, que le capitalisme parvient à se perdurer. Pour David Harvey, il faut également considérer l’espace comme un objet d’étude à part entière et non pas un simple environnement où se déploient des réalités économiques.

Chamayou s’intéresse ainsi à l’histoire du capitalisme qui apparaît selon lui comme une “incessante diminution des temps de déplacement grâce aux moyens de communication”. Ce que Marx décrivait comme l’annihilation de l'espace par le temps.

Pourtant, pour s’ancrer, le capitalisme a dû s’appuyer sur de lourdes et coûteuses infrastructures. Une rigidité des lieux, en contradiction avec la mobilité du capital et des élites dont parle Michel Lussault, et qui explique la “grande instabilité des paysages géographiques”. Une tension encore accrue par la lutte que se livrent les territoires en quête perpétuelle d’investissements, de croissance et d’emplois et qui résulte dans les « montages spatiaux » du capitalisme : délocalisation, dumping social et mise en concurrence des misères…

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