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Médaille du prix Nobel

Le très Classique prix Nobel d'économie

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Nordhaus et Romer ont été récompensés pour leurs recherches visant à "conjuguer croissance et bien-être de la planète". Bien que précurseurs, ces travaux s'inscrivent uniquement dans les logiques du marché, ne permettant pas de penser effectivement des solutions à la crise écologique.

Médaille du prix Nobel
Médaille du prix Nobel Crédits : Science & Society Picture Library - Getty

Le prix Nobel d'économie ou plus exactement du prix de la Banque centrale de Suède en sciences économiques, puisque l’économie ne faisait initialement pas partie des domaines distingués par le chimiste Alfred Nobel. Ce n’est qu’en 1968 que la Banque centrale suédoise suggère la création de ce prix. Pour le reste, l’économie est un Nobel comme les autres, censé récompenser, je cite, les personnes ayant “rendu à l’humanité les plus grands services, au cours de l’années passée”. 

Ce sont donc William Nordhaus, professeur à l’Université de Yale et Paul Romer, enseignant à la Stern school of business qui ont été récompensés, selon les mots de l’académie Nobel pour leurs travaux “visant à conjuguer croissance de long terme et bien-être de la planète”.

Allier croissance et protection de l'environnement? 

Paul Romer a surtout été distingué pour ses recherches, menées au début des années 1980, concernant ce qu’il appelle les théories de la croissance endogène. En clair c’est l’idée que pour faire de la croissance on a surtout besoin d’idées. D’idées, d’innovations et de brevets, qui permettrait une croissance virtuellement infinie. 

Le problème c’est qu’un tel modèle ne prend pas du tout en compte la question de la limite des ressources naturelles. Dans les travaux de Romer, la nature est considérée comme un capital comme les autres. Capital que l’on peut donc remplacer ou rembourser en cas de dommages. C’est ce que l’on appelle la soutenabilité faible. En clair, l’idée que l’on peut bien tuer les abeilles, on pourra toujours les remplacer par des robots pollinisateurs. Et en plus, cela créera de la croissance et des emplois. Sur un plan économique c’est donc tout à fait formidable. 

Pour l’économiste Aurore Lalucq, auteure de Faut-il donner un prix à la nature, le problème d’un tel raisonnement c’est qu’il nie le caractère irremplaçable de certains éléments de la nature. Tout n’est pas substituable et en particulier les ressources communes naturelles, qui ne peuvent être compensées par plus de capital humain ou de capital industriel. 

Une analyse coûts/bénéfices

William Nordhaus a quant à lui travaillé sur les dégâts causés par l’activité économique sur l’environnement. C’est même l’un des premiers à s’être intéressé à cette question, en développant dès les années 1970 des modélisations permettant de comprendre l’effet de l’économie sur l’environnement et inversement. 

Comme l’explique Antonin Pottier, économiste spécialiste des questions écologiques, “le modèle de Nordhaus cherche à faire une analyse coût/bénéfice afin d’établir ce que l’on appelle une cible optimale”. C’est à peu près le même type d’analyse que celle de Nicholas Stern sur le coût de l’inaction que nous évoquions hier. Nous avons d’un côté les montants à investir pour aller vers un modèle décarboné et de l’autre, les coûts prévus liés au réchauffement climatique.

Le problème, c’est qu’avec cette trajectoire dite “optimale”, on se trouve très loin des objectifs fixés par le GIEC pour éviter la catastrophe écologique. “Dans ses dernières publications, poursuit Antonin Pottier, Nordhaus évalue à 3,5 degrés la trajectoire optimale afin de concilier croissance économique et réponse au défi environnemental”. Très, très loin, donc, de l’objectif d’1,5 degrés fixé par le GIEC. 

Les travaux de Nordhaus envisagent ainsi la décision politique nécessairement soumise à une prétendue rationalité économique. Le véritable objectif reste la croissance, et ce, quel que soit l’impact sur l’environnement et les ressources naturelles.  

Nordhaus, fervent défenseur du marché carbone

Nordhaus est notamment le fervent défenseur d’un marché du carbone. Selon le nouveau Nobel, il est ainsi nécessaire d’établir un prix mondial du carbone, avec des quotas et des échanges afin de réguler les émissions de gaz à effet de serre. 

Mais la tentative de trouver un consensus sur cette question, au coeur des négociations climatiques de ces dernières années, a pour ainsi dire empêché toute démarche alternative, enfermant nos dirigeants dans une logique classique de marché. 

Selon Aurore Lalucq, toujours, c’est à cause de l’influence de ces théories que l’on est aujourd’hui dans une situation désastreuse en matière de lutte contre le changement climatique. Pour elle, “ce Nobel vient en réalité couronner le travail de chercheurs qui ont passé leur vie à justifier le fait qu’il ne fallait surtout rien changer et qu’il suffisait de faire confiance au marché pour régler tous nos problèmes”. 

En réalité, cette économie dite “de l’environnement” ne fait que reprendre les outils conceptuels de l’économie classique, pour les appliquer aux questions écologiques, sans en saisir les spécificités. Pour citer René Passet, penseur de l'écologie politique, “l’économie est incluse dans la sphère humaine mais ce n’est qu’une dimension de celle-ci, c’est donc l’économie qui doit se soumettre aux logiques de la nature et non pas l’inverse”. 

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