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Un visiteur devant la peinture 'Open Casket', qui avait été dénoncée comme une forme d'exploitation de la souffrance des Noirs par son auteure, la peintre Dana Schutz

Appropriation culturelle : les limites de la création ?

3 min
À retrouver dans l'émission

Penser l'appropriation culturelle, c'est penser des logiques de domination, issues notamment de la colonisation de l'Afrique, de ses territoires mais aussi de ses imaginaires, par les puissances européennes. Des logiques de pouvoir qui doivent aussi être prises en compte dans la création artistique.

Un visiteur devant la peinture 'Open Casket', qui avait été dénoncée comme une forme d'exploitation de la souffrance des Noirs par son auteure, la peintre Dana Schutz
Un visiteur devant la peinture 'Open Casket', qui avait été dénoncée comme une forme d'exploitation de la souffrance des Noirs par son auteure, la peintre Dana Schutz Crédits : Getty

Walter Benn Michaels, dans un article publié dans Le Monde diplomatique en mai 2018,  rappelle la polémique provoquée par l’artiste Dana Schutz en exposant à la Biennale du Whitney Museum un peinture intitulée Open Casket.

Il faut dire que cette oeuvre était une référence à l'assassinat en août 1955 d’Emmett Till, un noir américain de 14 ans, battu à mort par des suprémacistes blancs alors qu’il rendait visite à sa famille, dans l'état du Mississippi. Ce meurtre s’inscrivait à l’époque dans une vague de violences racistes, suivant l’abolition de la ségrégation raciale par la Cour suprême.

C’est dans ce moment historique particulier que la mère d’Emmett Till avait souhaité organiser des funérailles à cercueil ouvert, expliquant je cite : “ il faut que les gens voient ce qu’ils ont fait à mon garçon”. Un acte d’une force politique et symbolique exceptionnelle qui avait suscité une puissante émotion aux Etats-Unis . 

Un demi-siècle plus tard, c’est l’usage de ce fait divers par une artiste blanche qui pose question. Comme l’explique l’écrivaine afro-américaine Hannah Black, la mère d’Emmett Till a, je cite, “rendu le visage de son fils disponible pour les Noirs afin qu’il leur serve d’inspiration et d’avertissement. Les personnes qui ne sont pas noires doivent accepter qu’elles ne pourront jamais reproduire ni comprendre ce geste”. 

Au delà de cet événement particulier, c’est l’usage et de la récupération de la souffrance des Noirs, mais aussi de leur culture et de leur héritage, qui est posé par la question de l’appropriation culturelle. 

Comme l’explique la professeure de droit américaine, Olufunmilayo Arewa, “l’emprunt devient de l’appropriation à partir du moment où il renforce les rapports de domination historiques, ou prive les pays africains d’opportunités de tirer profit de leur patrimoine culturel”. 

Car l’usage de motifs africains par des artistes blancs ne se passe pas dans une situation neutre d’équilibre des pouvoirs. Elle fait suite à la colonisation de ces pays par les puissances européennes, pays européens qui ne se sont pas seulement saisis des ressources naturelles mais aussi des biens artistiques et artisanaux. 

Au-delà des pillages d’objet, ce sont aussi des idées et un patrimoine culturel qui ont été annexé. Une forme de pillage culturel, esthétique, qui  brouille encore un peu les limites de l’inspiration et du métissage pour en faire de l’appropriation symbolique, particulièrement violente pour les populations concernées. 

Eric Fassin rappelle ainsi que l’esthétique n’est pas extérieure au politique, que si la création artistique doit revendiquer sa liberté, elle ne saurait cependant s’autoriser une forme d’exception niant les rapports de pouvoir qu’elle produit. Il explique ainsi que l’illusion redouble lorsque l’artiste, fort de ses bonnes intentions, veut parler en faveur de, au risque de parler à la place de. 

Cette question est particulièrement prégnante dans la création contemporaine qui laisse une place toujours plus importante aux discours et aux concepts, s’ajoutant aux préoccupations d’ordre purement esthétique. 

En réalité, penser cette question de l’appropriation culturelle, c’est aussi penser des espaces de création et d’élaboration artistiques qui ne soient pas confisqués par les tenants de la culture dominante. C’est laisser la possibilité d’un métissage choisi. C’est permettre à des populations assignées à des formes de domination, de produire leur propre hybridation culturelle.

On peut ici penser au Manifeste anthropophage du poète brésilien Oswaldo de Andrade, qui affirmait à la fin des années 1920 que la culture brésilienne, ne prônait ni de faire table rase du passé, ni l’incorporation béate de l’influence hégémonique de ses anciens maîtres. Oswaldo de Andrade invite à dévorer toutes ces cultures, noires, indiennes, européennes comme à la table d’un joyeux festin, pour créer une culture particulière, complexe et originale.

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