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Notre-Dame de la Charité bien ordonnée

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La montée en puissance du don privé, dans un contexte de baisse des dépenses publiques, remet en cause notre capacité d’élaboration et de délibération collective pour y substituer un ordre politique fondée sur la morale et l’intérêt.

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. Crédits : AFP

Passé le temps de la sidération et de l’émotion, l’incendie de Notre-Dame a permis de mettre en lumière un mécanisme économique jusqu’alors peu connu : le mécénat et la défiscalisation à la française.

Ainsi, quelques heures à peine après le départ de l’incendie, les principales richesses de France s’engageaient à verser près d’un milliard d’euros pour rebâtir la cathédrale de Paris. Mais comme nous l’apprenait l’anthropologue Marcel Mauss, le don ne se fait jamais sans contrepartie, il entraîne toujours un contre-don. 

En l’espèce, outre l'avantage évident de les faire apparaître comme les sauveurs de Notre-Dame, cette contrepartie se révélait sonnante et trébuchante puisque tout don à une association philanthropique, culturelle ou éducative donnait droit à une réduction fiscale de 60% sur l’impôt sur les sociétés. Si bien que l’on a vu se multiplier, ces dernières années, les fondations d’entreprises, donnant joyeusement aux oeuvres de leur choix.

Ces déductions fiscales atteignant ainsi, en 2017, près d’un milliard d’euros, contre à peine 230 millions il y a dix ans. Avec des dons extrêmement concentrés, puisque selon un article de Marianne, les « dix premières entreprises donatrices bénéficient [à elles seules] du tiers de l’enveloppe fiscale ». Pour se donner une meilleure idée, 99% des entreprises bénéficient d’un crédit d’impôt de l’ordre de quelques milliers d’euros quand LVMH bénéficiait en 2017 de près de 62 millions d’euros de déductions fiscales.

Alors bien sûr, François Pinault a annoncé qu’il renonçait à cette défiscalisation et Bernard Arnault a révélé qu’il n’y avait pas droit… ayant déjà atteint le plafond autorisé pour son entreprise, soit près de 210 millions d’euros de dons de la part de LVMH.

Mais ce n’est pas tant les sommes en question qui posent problème. Ni le fait que ces milliardaires donnent pour reconstruire un trésor de l’architecture française. On leur aurait d’ailleurs probablement reproché s’ils ne l’avaient pas fait. Non, ce qui pose problème c’est le système dans lequel ils s’insèrent et ce qu’il dit de l’avenir de notre vivre ensemble. 

Certains ont ainsi critiqué le fait que l’engagement des grandes fortunes se substitue de plus en plus à l’action de l'Etat. Mais si tout cela coûte cher, bien entendu, pourquoi ne pas favoriser la contribution plutôt que la donation? Comment imaginer, en effet, construire une volonté commune, en se fondant sur le seul volontariat de nos plus grandes fortunes? C’est la question que l’on pourrait se poser face à la multiplication de ces générosités instantanées.

Pourquoi s’empresser de donner pour une cause en particulier, quand d’autres associations, oeuvres de charité, peinent à se financer. Pourquoi ces vieilles pierres plutôt que l’abbé Pierre ? Si ce n’est l’émotion en mondovision, à laquelle il était impératif de répondre pour entretenir son image et faire bonne impression. 

En réalité, l’organisation de cette forme de charité privée interroge sur ce qui nous permet de faire société. Ainsi, dans un article de 2006, le philosophe Frédéric Lordon s’interrogeait déjà sur « l’extinction pure et simple de l’action publique, entièrement dissoute dans la morale du transfert charitable ». 

Pour Frédéric Lordon, cette montée en puissance du don privé, dans un contexte de baisse des dépenses publiques, n’est pas sans conséquence puisque ce sont désormais les acteurs privés qui sont chargés de déterminer l’orientation de leurs dépenses en fonction de leur expérience et des valeurs qu’ils souhaitent porter. 

Un profond mouvement de bascule qui remet en cause notre capacité d’organisation et de délibération collective pour y substituer un ordre politique et une morale fondés sur l’intérêt. 

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