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L'installation Léviathan du plasticien Anish Kapoor, lors de l'exposition Monumenta au Grand Palais

Le pigment de la discorde

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L'artiste Anish Kapoor a racheté en 2016 le Vantablack, matériau fait de nanotubes de carbones, réputé pour être le noir le plus noir du monde. Cette privatisation d'une "couleur" pose la question de l'empire du capitalisme et des finalités économiques sur le monde de l'art et ses tâtonnements.

L'installation Léviathan du plasticien Anish Kapoor, lors de l'exposition Monumenta au Grand Palais
L'installation Léviathan du plasticien Anish Kapoor, lors de l'exposition Monumenta au Grand Palais Crédits : PATRICK KOVARIK / AFP - AFP

ous vous souvenez peut-être de cette affaire : en février 2016, le plasticien Anish Kapoor faisait grand bruit en annonçant le rachat du vantablack, pigment réputé le plus noir du monde.

Conçu à partir de nanotubes de carbones d’un cinquantième de microns de diamètre - soit 100 000 fois plus fins qu’un cheveu et assemblés verticalement les uns contre les autres, ces tubes réfléchissent perpétuellement la lumière reçue, qui ne peut alors plus s’échapper du vantablack. Selon ses concepteurs, ce matériau permet ainsi d’absorber 99,96% de la lumière projetée.

Le pigment invisible

Les concepteurs anglais, Surrey Nanosystems se sont ainsi livrés à une expérience pour démontrer la suprématie de leur noir : les scientifiques font passer une sphère recouverte de Vantablack devant une plaque enduite du même matériau. Même sous un puissant éclairage, la sphère se soustrait au regard, disparaissant dans l’ombre. Une éblouissante éclipse provoquée par le génie humain. 

Développé pour un usage militaire : un avion recouvert de cette peinture pourrait ainsi devenir indétectable, le matériau fait également tourner la tête des artistes, qui voient dans ce pigment une partie de l’infini qu’ils poursuivent dans leur peinture. Il faut dire que le noir fascine par ses capacités plastiques et l’imaginaire qu’il convoque, entre le vide et l’absolu. 

Le peintre Richard Serra s’intéresse ainsi à la structuration de l’espace par le noir, qui permet selon lui “d’échapper à toute interprétation métaphorique”. Le noir pour le noir. Pour Pierre Soulages, c’est la lumière du noir qui importe. Les jeux de matière, de texture, le mat et la brillance de cette anti-couleur sans pareille. 

Le léviathan utérin

Mais la poétique du monde étant soumise aux lois du capitalisme, le pigment merveilleux ne vit jamais la lumière du marché. C’était sans compter la décision du plasticien anglais de soustraire au monde de l’art l’usage de cet ultranoir. 

L’artiste est en effet connu pour ses installations où il explore les limites du sensible. Jouant sur les espaces et les couleurs, Anish Kapoor interroge notre perception du monde, en la passant au prisme des courbes et des matières. 

On se rappelle ainsi de son intervention intitulée Léviathan dans le cadre de l’exposition Monumenta au Grand  Palais : pour occuper l’espace sous l’immense verrière, Anish Kapoor avait donné naissance à un monstre gonflable, que les visiteurs étaient invités à contourner ou à pénétrer. 

Une fois à l’intérieur une sensation paradoxale de vertige et de bien-être nous enveloppe. Hypnotisés par cet espace démesuré, de parois fines ou troubles:  laissant paraître une gradation subtile de lumière diffuse. Portés aussi par la volonté de s’y enfoncer, de s’y blottir, comme un retour bienheureux dans l’espace utérin.

Tâtonner seul dans le noir

Dans une interview donnée au journal Le Soir, l’artiste britannique déclarait ainsi : “Tout mon travail repose sur une découverte : créer le vide ne conduit pas au vide. Je m'intéresse à ce processus, à la résonance qui émane de ce vide.” 

On comprend donc son intérêt pour le vantablack, forêt de micro-tubes qui repousse les limites du vide. Mais en privatisant son usage, il s’arroge aussi le droit exclusif d’explorer les subtilités de la couleur, de l’espace et de la matière. 

Si l’on peut comprendre le plaisir de tâtonner seul dans le noir, de jouir pour soi-seul d’une découverte magnifique, il est tout de même inquiétant de voir une couleur privatisée. Cette décision du plasticien millionnaire, remet en cause la particularité de l’espace artistique, lui imposant les règles, cyniques, du monde économique.

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