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Jacques Brel est considéré comme l'un des plus grands interprètes de la chanson française.

Brel, cette voix d'or qui chantait si bien les hommes

1h05
À retrouver dans l'émission

Les chansons sont faites pour plaire. Mais celles de Brel sont des mondes, à l'intérieur desquels il nous dit sa vérité, et clame ses plaidoiries. Il s'y livre âme et corps en une sorte de dramaturgie totale, puisqu'il est non seulement le compositeur, l'auteur, la voix, mais aussi le lieu scénique.

Jacques Brel est considéré comme l'un des plus grands interprètes de la chanson française.
Jacques Brel est considéré comme l'un des plus grands interprètes de la chanson française. Crédits : Gijsbert Hanekroot - Getty

Entretien 1. La fécondité d'une enfance morose

Dans le premier entretien, Jacques Brel se livre sur son enfance. Une enfance marquée par une grande solitude : Jacques est un petit garçon vivant dans un monde d'adultes, où est mis en avant tout un tas de valeurs (notamment celle de l'argent) qui ne l'intéressent pas. En compensation, il s'invente un monde totalement imaginatif, dans lequel il se sent bien. 

J'ai eu une enfance où il ne se passait presque rien. Il y avait un ordre établi, assez doux. Ce n'était pas rugueux du tout, pas dur du tout. C'était paisible, trop paisible. Morose. [...] Je trouvais ça triste, et je trouvais ça sans imagination. [...] Je me sentais parfaitement seul. Donc le monde que j'inventais, je devais en être à la fois le roi et l'esclave. C'était très bien comme ça, et très vite, je n'ai plus attendu. Je n'ai jamais rien attendu. Je ne m'aimais pas, donc je n'attendais rien. L'espérance, le désespoir, je n'ai jamais su ce que ça voulait dire. Mais je me suis inventé un monde où je me suffisais. Mais ça n'est pas triste du tout ! C'est morose, et je suis ravi d'avoir eu une enfance morose. Ça doit être abominable d'avoir une enfance heureuse, parce qu'après, vraiment, c'est terrible. 

C'est donc contre ce monde d'adultes dans lequel il a grandi que Jacques Brel se construit, et par opposition à lui qu'il se définit :

Un jour j'ai perdu le respect des adultes. Pendant longtemps je me suis dit "ils jouent aux idiots", et un jour je me suis dit "ben non, ils ne jouent pas !". Je me suis dit que je ne voulais pas devenir idiot. Mais je l'étais. Et je le suis encore. Ça fait vingt ans que j'essaie de désapprendre tout ce que j'ai appris.

Devenu un jeune homme, il abandonne tout cet univers pour un point d'interrogation : la jungle du Paris de la chanson. Pour expliquer ce départ qui va lui valoir plusieurs années difficiles, le chanteur convoque toujours ce même rêve d'enfance, qui ne lui était simplement plus suffisant.

On est de plus en plus seul, donc il faut compenser de manière de plus en plus forte.

Brel se donne alors corps et âme à la chanson. Un don de soi qui lui vient de sa mère, qui "aimait aimer, mais n'aimait pas tellement qu'on l'aime". La chanson est pour lui bien plus qu'un simple loisir divertissant :

Une chanson, c'est fait non pas pour être chantée, mais pour être racontée aux gens. Et si tout mon corps n'aide pas ce texte, ce n'est pas une chanson. Si par malheur un jour on lit Rimbaud et on écoute Debussy ou Ravel, on ne peut plus sérieusement croire qu'une chanson est quelque chose de joli. Il faut qu'au-dessus de cette chanson se mêle un corps, une chair, qui doit éclater pratiquement jusqu'à tomber. Si l'acte d'amour n'est pas suivi d'un énorme épuisement, c'est qu'il n'y a pas d'amour. Et un tour de chant s'il n'est pas suivi d'un énorme épuisement, c'est peut-être qu'on fait admirablement un métier, mais c'est sûrement qu'on n'aime pas les autres. 

La chanson, c'est aussi pour Brel un moyen d'exprimer son besoin de justice dans le monde. Il considère que le music-hall et sa notoriété lui donnent un pouvoir momentané, et donc par la-même une forme de responsabilité. Ce qu'il cherche à défendre, c'est le droit de chacun à la liberté :

J'ai toujours été stupéfait de voir qu'on ne laissait pas faire aux gens ce qu'ils avaient envie de faire. J'ai toujours trouvé normal qu'on fasse ce qu'on a envie. Et le monde s'occupe de tout le monde. Sauf de lui.

Une estime pour son métier qui se lit parfaitement dans son oeuvre, d'une richesse et d'une poésie incomparables.

Entretien 2. L'élan vital de Brel

Dans sa chanson Les Bergers, Jacques Brel écrit : "Les garçons dans leur rêve, les filles dans leur frisson". Pourquoi dénie-t-il aux femmes le droit, ou le pouvoir, de rêver ? Parce que, selon lui, les femmes ont peur. Constamment. 

Je suis convaincu qu'en voyant la Tour de Pise pour la première fois, un homme se dit que c'est beau, alors qu'une femme se dit : "Tiens, elle va tomber".

Pour autant, il se défend d'être misogyne. Les femmes ne l'intéressent pas particulièrement, mais il ne les méprise pas. Il n'est pas non plus déçu d'elles, puisque de toute façon il n'attend rien de personne.

Je n'ai jamais attendu. Ni des femmes, ni de l'amitié des hommes. C'est un parti pris. Je ne veux pas attendre. Qu'est-ce qui peut vous arriver ? Rien. Attendre quoi ? On est là, on se dégrade doucement, et on va mourir. Pourquoi attendre ?

À défaut d'attendre, Brel fonce. Il aime avoir peur. Il a besoin de risquer son corps. Cela lui permet de se sentir vivant, de savoir où il est. Cela relève d'un défi à soi-même, et d'une discipline selon lui caractéristique des hommes du Nord.

J'aime tituber de fatigue. J'aime ça. Ça me permet de me prouver que je vis.

Une attitude qui transparaît dans sa manière de travailler, grave et sérieuse, et d'être sur scène, passionnée et éprouvante. Véritable bête de scène, Brel explique ici que ses gestes lui viennent spontanément, et possèdent même un véritable pouvoir de création, indépendant du sien en tant que parolier :

Ce sont eux qui déterminent l'état d’esprit du gars qui chante. Car en réalité quand je chante une chanson pour la première fois je ne sais pas du tout qui chante. Ce n'est qu'après que je sais que le gars qui chante Jef fait comme ci ou comme ça. Ce sont mes mains qui me le disent, c'est mon corps. J'accorde beaucoup plus d’importance à mon corps qu'à ma pauvre tête.

Le gars des Bonbons, je n'ai jamais su si c'était une ordure ou un naïf. Maintenant je sais que c'est une ordure, mais c'est mon corps qui me l'a dit. Dans Ces gens-là, le gars qui chante est un personnage qui m'a paru très trouble quand je l'écrivais ; maintenant je sais que c'est un faux-témoin, qui raconte une famille à quelqu'un mais dont l'analyse est fausse parce qu'il est amoureux de la fille de cette famille. 

Entretien 3. "Quand on est fou on doit être généreux, sans quoi c'est inadmissible" : Brel ou le don de soi

Dans ce dernier entretien, Brel revient sur son travail d'écriture, au centre duquel se trouve toujours son rapport au corps :

Je suis incapable d'écrire assis. Je ne peux écrire que debout et corps tendu. Le mot ne vient pas si je ne suis pas tendu comme un coq à cracher du feu. C'est tout à fait animal. Mon corps m'impose des mots.

Mais il s'interroge aussi sur l'autre facette de son métier, la scène, et sur son rapport au public. Il espère et considère avoir un rôle d'aide(-soignant) pour ceux qui viennent l'écouter :

Tout ce qu'on peut dire aux gens, c'est "tu n'es pas tout seul". Ils ne sont plus le centre du monde pendant deux larmes ou pendant un rire. Je fais un travail d'aspirine. Mais je ne méprise pas du tout l'aspirine, je suis pour l'aspirine. À ce moment-là, ils n'ont pas mal à moi, mais ils ont mal à autre chose qu'à eux, et c'est ça qui est important.

Ce qui est étonnant, c'est que ses chansons sont globalement tristes. Même - surtout ? - quand elles sont drôles. Brel a ainsi le pouvoir de donner le cafard tout en étant le tonique et le reconstituant. Un pouvoir qu'il explique ainsi :

C'est parce que je ne me soumets pas à cette tristesse. Je la constate. Ça m'indigne, je gueule ; mais je ne me soumets pas. Je veux bien pleurer, mais je ne veux pas me résigner.

Le chanteur voit en ce rôle auprès du public une source de fierté et de motivation :

Se dire qu'on a pu être utile de temps en temps, une fraction de seconde : j'ai au moins vécu dix minutes par an, et j'en suis fier. L'acte gratuit, quand on peut lui donner un certain poids, c'est de l'orgueil pur et simple. Mais on se cautionne un peu, et c'est bien.

Derrière ce qui peut apparaître comme un pessimisme déprimé, Brel nous fait donc ici montre de tout son altruisme et de toute sa foi en l'humanité. Plutôt que de toujours chercher à découvrir la part sombre des gens, il préfère se contenter de ce qu'ils veulent bien lui donner :

Pourquoi voulez-vous qu'on s'abîme la notion qu'on a des choses en les fréquentant ? On fait le tour de l'arbre très vite, surtout quand on devient moins jeune. Et j'ai de moins en moins envie de savoir ce qu'il y a de l'autre côté de l'arbre. Moi j'ai envie de savoir ce qu'un arbre tordu, comme moi, essaie de paraître à quelqu'un d'autre juste parce qu'il a envie de lui mettre une branche sur l'épaule. J'ai pas envie d'aller voir de l'autre côté si c'est pourri, si c'est ravagé, si ça tient avec des piquets, je m'en fous. Je trouve que l'effort de dignité, de tendresse des gens, c'est ça, vivre. L'intérieur, il n'y a que les médecins et les curés que ça intéresse vraiment. 

On entend ici toute la sensibilité qui se cache derrière la figure impressionnante du personnage Brel, cet immense artiste dont la voix d'or chante si bien les hommes.

Par Dominique Arban. Avec Jacques Brel. 

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