LE DIRECT
La "Une" du journal Libération le 18 avril 1975.

Jean-René Huleu et Jean-Claude Vernier : "Le journal Libération tel qu’il est aujourd’hui est exactement à l’inverse de celui que l’on voulait faire à l’époque"

59 min
À retrouver dans l'émission

1993 |Jean-Claude Vernier et Jean-René Huleu sont les deux journalistes fondateurs du journal "Libération". En 1993, ils reviennent sur cette aventure exaltante, passionnée, harassante … et amère dans l'émission "Grand angle" : "1973, la naissance de "Libération" ou les limites du rêve".

La "Une" du journal Libération le 18 avril 1975.
La "Une" du journal Libération le 18 avril 1975. Crédits : via wikimédia

L’Agence de presse Libération démarre en 1971 avec une ronéo dans la chambre de ma fille.

Jean-Claude Vernier se souvient. Il est rejoint l’année suivante par Jean-René Huleu. Cette période est marquée, selon eux, d’une "crise d’intelligence de la presse" qui entretient des rapports souvent musclés avec le pouvoir politique. La gauche prolétarienne dans de nombreux pays d’Europe se radicalise. Claude Mauriac, collaborateur des débuts revient sur ce contexte tendu : 

De loin, Mai 68 paraît un peu dément, parfois même ridicule, mais cela a donné la bande à Bader et les Brigades Rouges et ça aurait pu virer comme ça. 

Selon Benny Lévy, 'Libération' était conçu comme une stratégie de dissolution pour éviter la violence et les bombes, Jean-Claude Vernier ne le contredit pas, "oui, c’était explicite… L’idée avec ce quotidien c’était de mobiliser les énergies sur autre chose que les bombes". Claude Mauriac parle de ce rêve collectif auquel il a participé et souligne que 68 est un phénomène que l’on a du mal à se représenter, "l’air du temps était chargé, on y croyait. A quoi ? On ne savait pas".

Pour Jean-Claude Vernier : 

Entre le costard Saint Laurent et le bleu de chauffe on était capable de monter des projets qui étaient des projets cinglés.

Pour Jean-René Huleu, "l’idée centrale était le Grand Magic Circus : faire un journal qui aille sur l’évènement" et Jean-Claude Vernier ajoute : 

L’idée était celle d’un journal à l’envers, sans la hiérarchie d’un journal traditionnel, faire en sorte que la rédaction soit un lieu de mise en forme avec une rédaction éclatée dans l’ensemble du pays et des 'comités Libération' qui sont à la fois des comités locaux et également de distribution du journal. 

Le tout en faisant appel à des collaborations qui apportent de l’air en sollicitant des gens comme Clavel, Mauriac, Foucault, ou Sartre.

Jean-Paul Sartre apporte avec lui "les rêves de toute une série de générations". Il était "symboliquement le directeur des journaux interdits", il offre au journal sa crédibilité, lui ouvre les portes des médias et permet de faire connaître l’existence du projet.

Jean-Paul Sartre lui-même insiste sur la volonté d’indépendance voulue par les créateurs de Libération : "nous voulons qu’il n’y ait aucune chance d’agir sur nous, de faire des pressions". Refus donc des capitaux et de la publicité "L’argent viendra du peuple". "Je veux qu’il soit bien dit que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour ce journal". Le but ?  "Faire parler les gens, quant à réussir on verra !"

Libération prend forme : une SARL avec quatre actionnaires, une rédaction qui ne compte que trois journalistes professionnels dont Jean-Claude Vernier et, de son côté, Jean-René Huleu prend en charge les questions techniques et technologiques : "On se décide à lancer la souscription et c’est entièrement par la souscription des lecteurs que les premières années ont été financées".

Vite, le problème de la "rédaction en chef" s’est posé, "Benny-Lévy nous a délégué quelqu’un. C’était Serge July". Les premières scissions font alors jour, Maren Sell se souvient qu’une distinction entre APL (Agence de presse Libération) et la rédaction de Libération, voit le jour, cette dernière regroupait les "élus" : "Une hiérarchie est apparue, c’était assez douloureux". Une rupture donc avec les débuts ou il n’y avait pas de hiérarchie, tout était au même endroit, tous avaient le même statut, le même salaire : "Nous avons choisi notre camps, nous sommes partis".

Guerres de pouvoir, oppositions sur la ligne éditoriale à tenir et sur le fonctionnement du journal. Les conflits internes minent l’équipe des premiers jours. Jean-Claude Vernier se souvient : 

Je me suis aperçu que ce qui pour moi était l’essentiel de l’ossature vivante du journal, à savoir les 'comités Libération', vers le mois de juin 74, il n’en restait plus rien, ce n’était plus que des petits groupes formels de vendeurs, donc le projet n’avait plus beaucoup d’intérêt… J’ai mis du temps à me désinvestir de l’échec, en fait, je n’y suis jamais arrivé. 

Jean-René Huleu jette l’éponge un peu plus tard. Amer, il explique : 

Ça ne se passait pas bien parce que dans un pouvoir collégial c’est le plus malin qui manipule les autres… C’est le contenu du journal qui en souffrait et la qualité… Pour moi 'Libé' reste un échec. Le journal tel qu’il est aujourd’hui est exactement à l’inverse de celui que l’on voulait faire à l’époque. 

Il conclut :

Je suis parti de 'Libération' exténué, il était temps que j’en parte. Il y a eu des moments très drôles, très amusants dans les débuts de 'Libération' mais beaucoup de moments dramatiques, et humainement dramatiques, parce que la lutte pour le pouvoir est souvent impitoyable et il y a des gens assez jeunes qui ont été broyés.

Avec Jean-Claude Vernier, Jean-René Huleu, Claude Mauriac, Maren Sell et Jean-Christophe Nothias - Avec des archive de Jean-Paul Sartre et Maurice Clavel.

  • Production : Marie-Odile Delacour
  • Réalisation : Brigitte Alléhaut
  • Grand angle - 1973, la naissance de "Libération" ou les limites du rêve (1ère diffusion : 22/05/1993)
  • Indexation web : Odile Joëssel, Documentation sonore de Radio France
  • Archive Ina-Radio France

Chroniques

3H02
1h05

Les Nuits de France Culture

"Victor Hugo et les Misérables" une conférence à la Bibliothèque Nationale de France par Mona Ozouf
Intervenants
L'équipe
Production
Production déléguée
Réalisation
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......