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Madeleine Riffaud, grand-reporter, poétesse et Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale.
Épisode 2 :

Être survivante : "Ce n'est pas facile de ne pas avoir été fusillée lorsque tous les autres l'ont été"

59 min
À retrouver dans l'émission

1993 |Après la Libération, comment survivre avec tous ces souvenirs d'horreur ? Dans ce second entretien, Madeleine Riffaud revient sur ses dernières missions résistantes, elle raconte la fin de la guerre, sa rencontre avec Pierre Daix, Paul Éluard, Louis Aragon et ses débuts dans le journalisme.

La foule célèbre la Libération de Paris, le septembre 1944.
La foule célèbre la Libération de Paris, le septembre 1944. Crédits : Bob Landry - Getty

"J'étais parmi cette foule qui avait lutté contre l'occupant de la France" exprime Madeleine Riffaud. A l'été 1993, dans une série de dix entretiens, elle témoignait sur France Culture de son engagement dans la Résistance, puis de son métier de journaliste, de correspondante de guerre en Indochine, en Algérie, au Vietnam.

Après avoir évoqué les débuts de son engagement aux FTP (Francs-Tireurs et Partisans) dans un premier temps, elle poursuit le récit de son expérience dans la Résistance, et retrace le nouveau combat qu'elle traversa après la Libération, celui qu'elle mena pour accepter de vivre après avoir vu tous ses camarades être fusillés. Elle évoque sa rencontre avec Pierre Daix, qu'elle épousera, avec Claude Roy, Paul Éluard, Louis Aragon, Elsa Triolet. Et aussi ses débuts dans le journalisme, une manière de poursuivre le combat et une façon de survivre. 

"On n'a pas fait la guerre pour devenir comme les nazis"

Paris, août 1944. Oradour-sur-Glane n'est plus. Arrêtée après avoir abattu un officier allemand sur le pont de Solférino, Madeleine Riffaud est libre. Sous la torture, elle n'a pas parlé. Paris se soulève. Paris se libère. La jeune partisane reprend le combat. Elle a vingt ans et sort de son enfance, en Résistance : "J'étais complètement folle parce que je n'avais peur de rien.

L'ex-membre des FTP se rappelle d'un épisode où elle et ses camarades ont réussi à faire 80 occupants prisonniers lors d'une opération à bord d'un train : 

Il y a des gens qui, quand on défilait avec nos prisonniers pour les amener à la caserne Reuilly-Diderot, ont voulu les frapper. Cracher dessus, les frapper, taper dessus. Et nous autres, les vieux, les vieux résistants de 18 ans, on a dit non. Et Max, il a pris sa mitraillette, il l'a tournée vers le ventre du français résistant depuis la veille, qui voulait venger ses douleurs nationales sur ces prisonniers, il lui a dit "Non pas ça, pas nous. On n'a pas fait la guerre pour devenir comme les nazis." On a protégé nos prisonniers, nous ne les avons pas frappés. Nous leur avons donné à manger. Nous sentions très fort, malgré notre jeune âge, que si nous avions agi autrement, ils auraient fait de nous des bêtes, des nazis, des fachos. Et ceux qui le sentaient le plus vivement étaient justement ceux qui, comme moi, avaient été confrontés à la torture. Madeleine Riffaud

Madeleine Riffaud confie combien cet épisode de torture par la Gestapo allemande l'a bouleversée, même après la Libération de Paris :  "J'avais des idées de suicide dans la tête, parce que vous savez, ce n'est pas impunément qu'on passe dans ces endroits là. Je parle de la Rue des Saussaies. J'aurais voulu mourir."

Le 11 novembre 1944, jour de la première célébration de l'armistice de la Première Guerre mondiale depuis la Libération de Paris, la jeune Résistante, profondément marquée par ses souvenirs de torture, a croisé le chemin de quelques grands personnages : 

A l'angle de l'avenue Wagram et de la rue de Troyon, à cette époque là, il y avait un bar-tabac et les écrivains qui avaient participé à la Résistance par leurs écrits s'étaient rejoints là. Et il y avait Tzara, il y avait Aragon, il y avait Éluard et il y avait Claude Roy. Et moi, suivant Claude Roy, j'arrive là et lui me présente ces éminentes personnes que j'étais absolument ébahie de rencontrer, parce que je leur vouais une admiration sans limite. Madeleine Riffaud 

Voyant sa détresse, c'est bien Paul Éluard qui lui a permis de révéler sa vocation de journaliste, en lui suggérant de travailler pour Ce soir, le quotidien dirigé par Louis Aragon. "Il m'a sauvé la vie, s'exprime Madeleine Riffaud au sujet d'Éluard, parce qu'en effet, je commençais seulement à vivre ma dure vie de survivante. Ce n'est pas facile de ne pas avoir été fusillée quand tous les autres l'ont été. Même si, dans les pires cauchemars que l'on fait, on ne peut pas s'accuser soi-même d'avoir fait du mal."

Pour son combat dans la Résistance lors de la Seconde Guerre mondiale, Madeleine Riffaud reçut en août 1945 la Croix de guerre avec palme, à seulement 21 ans. Elle fit l'objet d'une citation à l'ordre de l'armée : "[...] Au cours des combats de la République, a mené au feu son détachement et a accompli la mission qui lui était assignée. Toujours à la tête de ses hommes, a donné pendant toute la lutte l'exemple d'un courage physique et d'une résistance morale remarquable."

"Madeleine est foutue pour la vie normale"

Toute cette reconnaissance ne l'a pas empêchée d'être atteinte du syndrome du survivant, celui que l'on s'inflige lorsqu'on n'accepte pas d'avoir survécu. La Libération de Paris n'a pas empêché la jeune femme de se sentir perdue au point de se définir comme une "âme errante" :

Longtemps après, j'ai su qu'il y avait une journée des âmes errantes au Vietnam. Une âme errante, c'est l'âme d'une personne qui a été tuée par mort violente, mais qui n'a pas été ensevelie. Et je me considérais, moi qui avais échappé de peu aux fusillades nazies, comme morte. Tous les matins, quand je me réveillais, je me demandais comment ça se faisait que j'étais encore en vie. Et pour quoi j'étais en vie, pour quoi faire. Madeleine Riffaud

La survivante témoigne du spectacle du désespoir que fut la libération des camps, et le retour des déportés : "J'essayais de reconnaître des gens et je voyais sortir ces squelettes ambulants, ces sacs d'os... Moi, j'étais très jeune, je voyais des gens de 40-50 ans qui cherchaient quelqu'un du même âge que moi, et qu'ils ne reconnaissaient pas. Une mère ne reconnaissait pas sa fille. Sa fille ne reconnaissait pas sa mère, tellement ils étaient défigurés par la souffrance. Nous nous doutions, bien sûr qu'il y avait ces horreurs dans des camps, mais c'est là qu'on a su toute l'étendue. Et je suis parmi ceux que ça a marqué de façon indélébile."

Parmi ces hommes en pyjama rayé, revenus de l'Enfer, il y avait Pierre Daix, que Madeleine Riffaud épousa en 1945 et avec qui elle eut une fille, Fabienne.

C'était l'instinct de vie qui était le plus fort. Tant de copains étaient morts, tant de millions de morts à travers l'Europe avaient donné leur vie et nous, les survivants, nous voulions un enfant. Madeleine Riffaud

"Madeleine est foutue pour la vie normale" a pourtant déclaré un jour l'ex-Résistante.En effet,fonder une famille après avoir traversé toutes ces horreurs n'a pas été simple, tant il était difficile de dépasser le statut de survivant : "Nous qui sortions de la clandestinité, nous étions profondément blessés par ce que nous avions vécu. Et la gaieté, la légèreté, cette grâce ailée qui avait conduit nos pas alors que nous avions tout donné... La vie et la mort pour la patrie étaient légères comme une plume, vraiment. Et puis, tout à coup, tout devenait de plomb. Nous ressentions notre fatigue. Nous avions une dépression réactionnelle."

Tout était brisé pour moi, et pour mon mari aussi. Et nous avions mélangé nos enfers. C'est-à-dire que lui me racontait sa propre histoire dans le camp de Mauthausen, et moi, je lui racontais la rue des Saussaies. Ça ne porte pas un jeune couple à l'érotisme. Madeleine Riffaud

"Donner une voix à ceux qui font l'Histoire mais qui, toute leur vie, resteront silence"

Le premier papier que Madeleine Riffaud signe de son nom porte sur la mort de la violoniste Ginette Neveu. Lors de ses premières années en tant que jeune journaliste pour Ce soir, elle fait la rencontre d'Elsa Triolet, qui lui donne le secret de sa vocation : "Si tu veux être journaliste, tu n'as pas besoin d'aller à l'école. Tu n'as qu'à lire deux textes : Choses vues de Victor Hugo et Le Nouveau Testament." Tout au long de sa carrière, Madeleine Riffaud a poursuivi une quête, celle du regard à porter :

Il faut voir. Il faut regarder. Il ne faut jamais fermer les yeux. Ne jamais les baisser. Toujours montrer. Mais ça ne suffit pas, il faut savoir ensuite faire passer ce regard. Il faut parler de ce qu'on a vu et ce n'est pas toujours facile, surtout quand le pouvoir n'est pas d'accord pour que vous disiez ce que vous avez vu et ce qu'il a fait. [...] Mon travail c'est de donner une voix à ceux qui font l'Histoire, mais qui, toute leur vie, resteront silence. Madeleine Riffaud

  • Une série d'entretiens menés par Ludovic Sellier 
  • Réalisation : Marie-Christine Clauzet 
  • Première diffusion le 3 août 1993
Intervenants
  • Grand reporter de guerre pour le compte de L'Humanité, écrivaine, poète et Résistante pendant la Seconde Guerre mondiale
L'équipe
Production
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