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Madeleine Riffaud, grand-reporter, poétesse et Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale.
Épisode 4 :

Algérie : l'odeur du jasmin

59 min
À retrouver dans l'émission

Après l'Indochine, la reporter militante poursuit sa nuit coloniale en Algérie, où ses souvenirs de torture sont ravivés par l'engrenage de la répression. Pour L'Alger Républicain puis L'Humanité, Madeleine Riffaud couvre la "guerre qui n'a jamais dit son nom" : la guerre d'Algérie.

En 1956, des soldats français fouillent des civils algériens sur la route d'Alger à Talbat, où des troupes du FLN attaquaient régulièrement des véhicules.
En 1956, des soldats français fouillent des civils algériens sur la route d'Alger à Talbat, où des troupes du FLN attaquaient régulièrement des véhicules. Crédits : ullstein bild Dtl. - Getty

On peut tomber amoureux d'un pays ou de plusieurs pays, de l'ex-Indochine, puis de l'Algérie, entre deux guerres, celle de l'Indochine, celle de l'Algérie. Être journaliste, correspondante de guerre pour témoigner, encore et toujours, sur la torture. Ceux qui la pratiquent. Ceux qui la dénoncent, tel Monseigneur Duval. Les appelés, sur place en Algérie, ou en métropole, dans telle ou telle caserne, manifestent et crient leur refus d'aller pacifier l'Algérie. Et demandent, exigent la paix, la vraie, en Algérie. Ces appelés, Madeleine Riffaud les rencontre. Elle sait qu'une fois en Algérie, ils seront salis, quoi qu'ils fassent. Ils essaieront peut être de soigner des blessés, des enfants. Mais un jour, ils apprendront la mort de l'un de leurs copains. Ils assisteront, de loin ou de près, à l'interrogatoire d'un suspect. Ils entendront ses cris. On ne se remet jamais de ces choses là.

1954 : Madeleine Riffaud n'est plus la petite fille qui a abattu un officier allemand un jour de juillet 1944. Elle a 30 ans et son passeport accumule les destinations. Entre Hanoï et Alger, il est difficile de savoir laquelle de ces deux villes la reçoit le plus souvent. Une chose est sûre : en 1954, la guerre d'Indochine s'achève et celle d'Algérie commence. Dès lors, les voyages à Alger-Paris l'emportent sur le reste. Pendant 89 mois, le temps d'une guerre coloniale, Madeleine Riffaud couvrira le conflit algérien. Torture, attentats, partisans, résistants et humiliations, elle connaît. Elle a connu dix ans plus tôt, elle va connaître dix ans encore.

Je tombe amoureuse des pays, c'est une particularité que j'ai. Je suis tombée amoureuse du Vietnam, et ensuite je suis tombée folle amoureuse de l'Algérie. Je pense que l'on doit aimer sa patrie comme on aime sa mère, mais qu'il n'est pas interdit de tomber amoureux de la patrie du voisin, à condition de respecter sa liberté, évidemment.  Madeleine Riffaud

Du rêve de fraternité à l'engrenage de la guerre

En 1952, Madeleine Riffaud voyage en Algérie pour la première fois, pour trois mois. Elle y découvre un fossé entre le discours qu'on lui avait martelé à l'école et les "inégalités insoutenables" entre Algériens de souche et pieds noirs. Elle écrit pour le quotidien Alger républicain, rédaction dans laquelle elle goûta à un "rêve de fraternité".

On cantinait tous côte à côte, Kabyles, Berbères, Français... Tous les copains du journal bouffaient ensemble, et on se faisait des bonnes blagues. Ça m'a fait si mal quand j'ai appris qu'eux avaient si mal, qu'ils avaient été tous arrêtés, que certains sont morts, certains étaient déportés. Peu ont sauvé leur peau. Madeleine Riffaud

1954, second voyage en Algérie : la journaliste se rend à Orléansville après un séisme qui provoqua des milliers de morts et de blessés. Lors de cet événement, certains, les habitants de la ville européenne, reçurent un plus grand secours que d'autres, les habitants des villages arabes alentours : "c'est à ce moment-là que j'ai compris ce qu'était le colonialisme" exprime-t-elle. De ces visions d'horreur, elle tira un recueil de poésie, regroupant des textes écrits de 1947 à 1973 : La Folie du jasmin : poèmes dans la Nuit coloniale. 

1956 : la guerre d'Algérie a commencé depuis deux ans déjà. La reporter se souvient : "L'engrenage terrible de la répression, de la guerre avait commencé, broyant sur son passage les villages et les gens. Il y avait deux millions de déportés. La guillotine fonctionnait tous les jours." Certains, les fellaghas, se retirent dans les montagnes, les forêts, pour résister. Les appelés français donnent leur jeunesse pour nourrir les contingents de soldats, pour "une guerre qui n'a jamais dit son nom".

L'armée avait pris sous son égide absolument tout. Toute l'administration coloniale était quadrillée par l'armée à cette époque. Et quel quadrillage ! Dans l'engrenage meurtrier, les haines étaient devenues autre chose que des bavures, des deux côtés. Dans cette période, 1956-57-58, on pouvait tout faire. Mais les plus forts étaient évidemment ceux qui avaient les armes les plus fortes, les Français. Mais ceux qui devaient gagner à la fin, c'étaient les plus faibles, parce qu'ils étaient sur leur sol et que finalement, leur cause était juste. Madeleine Riffaud

La journaliste militante explique combien il lui est difficile de raconter "sa guerre".  Elle exprime celle des Européens chrétiens qui étaient en Algérie : "ils ont payé de leur sang et ont choisi, à cause de leur foi, la cause des pauvres." Elle rappelle le rôle qu'a joué Monseigneur Duval, cardinal franco-algérien et archevêque d'Alger de 1954 à 1988, surnommé "Mohamed Duval" par les colons.

"Je me souviens toujours de ces jeunes soldats, et de l'amour fraternel que j'avais pour eux, parce que je savais qu'ils allaient être salis. Que, quoiqu'ils veuillent faire, le fossé de sang s'était élargi de part et d'autre entre les communautés ethniques."

"Une petite paillette dans un incendie de souffrances"

Au-delà du rôle des intellectuels dans l'opposition au conflit algérien, comme ceux qui ont signé en 1960 le Manifeste des 121 titré "Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie", Madeleine Riffaud rappelle qu'il ne faut pas sous-estimer l'action des masses en France et des grèves patriotiques. Elle s’adresse aux appelés :

Ne soyez pas muets comme ça. Pendant 30 ans, vous n'avez pas parlé et vous n'avez pas cherché à parler non plus. On ne vous a pas donné le micro, vous ne l'avez pas demandé. Et vous avez préféré rentrer ça dans votre mémoire, vous n'avez pas même voulu en parler à votre femme, à vos enfants, qui vous trouvent pourtant bien nerveux de temps en temps. Moi, je sais quel cauchemar vous avez la nuit. Eh bien, maintenant qu'il y a des possibilités de s'exprimer, il faut s'exprimer. Ce n'était pas votre faute si vous étiez là bas. Et d'autre part, quand il y a eu le putsch des généraux en 1961, s'il n'y avait pas eu sur place les 2 700 000 soldats que vous étiez contre le putsch, nous aurions peut-être eu le fascisme en France. Donc vous avez été utiles, vous avez pesé d'un grand poids. Vous n'avez pas à avoir honte. Jamais. Madeleine Riffaud

La guerre d'Algérie, la guerre salissante. Toute guerre injuste l'est, dit-elle : "il faudrait parvenir à régler tout problème par la négociation. On ne peut plus, à notre époque, faire une guerre. Nulle part."

Madeleine Riffaud évoque Henri Alleg, journaliste français qui a co-dirigé Alger Républicain, et écrit La Question (1958), où il dénonce la torture par l'armée française lors de la guerre d'Algérie. Cet ouvrage best-seller (60 000 exemplaires vendus en 10 jours, nous dit la journaliste) lui valut un procès, auquel notre interlocutrice assista. Elle salue le travail courageux de son confrère, qui eut le courage de témoigner, pour dire "qu'il n'était qu'une petite paillette dans un incendie de souffrances infligées à des centaines de milliers de gens innocents".

Vous savez, à cette époque, rien n'était net, même pas les mots. Avec le mot paix, qui est beau, on avait fait pacification. Avec le mot fraternité, on avait fait fraternisation. On avait inventé des mots comme corvée de bois, la gégène, le passage à la moulinette, et tant d'autres. Madeleine Riffaud

La militante anticolonialiste admet qu'elle n'avait pas, à cette époque-là, un regard de journaliste objectif, surtout face à un "phénomène de torture collectif" qui s'était exporté à Paris. Rue des Saussaies, là où elle-même s'était faite torturer par la Gestapo, on torturait les Algériens suspectés d'être des membres du FLN.

  • Une série d'entretiens menés par Ludovic Sellier 
  • Réalisation : Marie-Christine Clauzet 
  • Première diffusion le 5 août 1993
Intervenants
  • Grand reporter de guerre pour le compte de L'Humanité, écrivaine, poète et Résistante pendant la Seconde Guerre mondiale
L'équipe
Production
Production déléguée
Réalisation
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