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Madeleine Riffaud, grand-reporter, poétesse et Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale.
Épisode 5 :

Algérie : les mouches vertes

59 min
À retrouver dans l'émission

1993 |Au cours de ce cinquième entretien, Madeleine Riffaud poursuit son récit épars de ses années de correspondante de guerre en Algérie. Alors que le conflit s'intensifiait, manquant de lui faire perdre la vie, elle continuait de brandir la caméra, le micro, le stylo à la place de la mitraillette.

Des gendarmes prennent position devant la délégation générale, le 26 avril 1961 à Alger, encore occupée par les généraux putschistes opposés à la politique algérienne du général De Gaulle.
Des gendarmes prennent position devant la délégation générale, le 26 avril 1961 à Alger, encore occupée par les généraux putschistes opposés à la politique algérienne du général De Gaulle. Crédits : STF - AFP

Résistante, survivante, journaliste, correspondante de guerre en Indochine puis en Algérie. Madeleine Riffaud témoignait de ses engagements sur France Culture au cours de l'été 1993. Son métier, simplement, envoyer des articles depuis l'endroit où elle se trouve pour informer les lecteurs français. Et, à Paris, rencontrer des visages, des hommes et des femmes qui veulent raconter. Des êtres engagés totalement ou des êtres qui, simplement, ont croisé l'histoire et leurs bourreaux. Témoigner, épouser la cause des peuples en lutte, au risque peut-être de rester aveugle sur certaines pratiques des victimes elles mêmes ou sur les suites de la Libération - cela, c'est une autre histoire. "Je voulais rapprocher les peuples. Un rêve, une utopie."  

"A Oran, j'ai vu le soleil obscurci par l'homme"

Aussi insupportable que cela puisse paraître, au beau milieu de la guerre d'Algérie, Madeleine Riffaud tient le coup. Peu à peu, l'horreur généralisée la guérit de sa douleur de survivante. Grand reporter, journaliste engagée, ces termes ne suffisent plus à la définir : elle est devenue correspondante de guerre. À Alger, Bizerte ou Oran ; à Marseille, Lyon ou Paris, la petite fille qui voulait décrocher les Christ s'attarde désormais sur les milliers de visages qui disent la certitude et la justesse de la cause algérienne. 

sLa reporter militante raconte son expérience sur place, lors de a couverture de la guerre d'Algérie, et notamment de la fin du conflit. Le putsch des généraux raté en 1961, les négociations épineuses, les partis déchirés.

A Oran, j'ai vu que le soleil a été obscurci par l'homme. Quand on est arrivé sur la route qui mène à Oran, on a vu une fumée noire qui obscurcissait ciel et soleil, parce que l'Organisation de l'armée secrète venait de faire sauter tous les dépôts de carburant. J'ai pensé à un proverbe que m'avait dit un Iranien : "si toute la misère du monde faisait de la fumée, le ciel serait noir à jamais." Madeleine Riffaud

La journaliste raconte ces mois où l'armée française prenaient les villes françaises d'Algérie sous leur joug, là où la guerre était à son paroxysme, notamment à Oran : "On a voulu sortir de la ville, qui était en proie à la déraison la plus totale, où pas un musulman ne pouvait mettre le pied. Parce que dès qu'un musulman entrait, même dans les hôpitaux, on les achevait avec la bonne piqûre. La piqûre d'eau de Javel."

Madeleine Riffaud se souvient du jour où elle faillit perdre la vie, et où le journaliste Jean-Pierre Farkas la sauva.

J'ai toujours imaginé la fin du correspondant de guerre, à peu près comme La Chute d'Icare, tel que l'a dépeint Bruegel l'Ancien. Icare est à l'angle droit, en bas du tableau. Et on ne voit qu'une petite jambe qui émerge encore de la mer qui a avalé tout le reste. Et c'est ça, la fin du correspondant de guerre. Il tombe au coin du tableau. Un jour du temps, un jour de l'histoire, sans que personne ne se détourne pour simplement le voir tomber. Bien ou pas bien, c'est ainsi. Madeleine Riffaud

"Je voulais rapprocher les peuples"

Correspondante de guerre : brandir la caméra, le micro, le stylo à la place de la mitraillette. Lorsque l'on parle de Madeleine Riffaud à cette époque où elle était journaliste à L'Humanité, correspondante de guerre à la fois en Algérie et au Vietnam, on se dit qu'elle a toujours épousé la cause des peuples en lutte. Mais l'on se dit aussi qu'elle a peut-être été aveugle à certaines de leurs pratiques, ou sur ce à quoi ces régimes ont parfois abouti : "Mon travail, c'était de témoigner de ce que je voyais. Maintenant, que les politiques en fassent ce qu'ils voudront. Mais moi, je voulais rapprocher les peuples. J'avais un rêve, j'ai vu une utopie."

J'ai senti que j'étais journaliste le jour où, à Bizerte, en 1961, pendant le cessez-le-feu, j'ai vu 400 femmes et enfants enterrés ensemble avec les mouches dessus. Et ce jour-là, nous avons filmé et photographié sans dégueuler. Ce jour-là, je me suis dit "Ça y est, tu es devenue journaliste parce que tu as pu, devant des femmes et des enfants massacrés, prendre ton appareil photo avant de sortir ton mouchoir." Madeleine Riffaud

Après coup, la journaliste se rend bien compte que tout ce qu'elle a pu raconter de la guerre d'Algérie reste incomplet : "nous ne sommes pas ici pour faire de l'histoire". Aussi, son accident à Oran, celui où elle faillit perdre la vie, lui a ôté une partie de la vue et a provoqué une longue amnésie, due à un lourd coma qui a suivi le choc. "Plutôt que de dire par le détail les horreurs dont j'ai été témoin, je préférerais laisser l'auditeur écouter la lettre que M. Paul Teitgen, secrétaire général de la police français à Alger pendant la guerre, a envoyé à ses supérieurs pour se démettre de ses fonctions."

Dans cette lettre du 29 mars 1957, l'ancien officier de police estime avoir échoué à servir l'avenir de l'Algérie française : "j'ai acquis l'intime certitude que, depuis trois mois, nous nous sommes engagés (...) dans l'anonymat et l'irresponsabilité qui ne peuvent conduire qu'aux crimes de guerre."

Sur quelques 275 000 déportés, nous ne sommes plus que 11 000 vivants. Vous ne pouvez pas, monsieur le Ministre, me demander de ne pas me souvenir de ce pourquoi tant ne sont pas revenus et de ce pourquoi les survivants, dont mon père et moi même, doivent encore porter témoignage. Paul Teitgen

  • Une série d'entretiens menés par Ludovic Sellier 
  • Réalisation : Marie-Christine Clauzet 
  • Première diffusion sur France Culture le 6 août 1993
Intervenants
  • Grand reporter de guerre pour le compte de L'Humanité, écrivaine, poète et Résistante pendant la Seconde Guerre mondiale
L'équipe
Production
Production déléguée
Réalisation
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