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Madeleine Riffaud, grand-reporter, poétesse et Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale.
Épisode 9 :

Au Nord-Vietnam : quitter la piste...

1h
À retrouver dans l'émission

Mai 1968. Madeleine Riffaud n'est pas à Paris mais au Vietnam. La journaliste raconte le nord du pays pilonné par l'aviation américaine et jusqu'au terrible bombardement de Hai Phong. Puis il y eut d'autres terrains, le Maroc, le Laos, l’Angola. Avec la même mission chevillée au corps : témoigner.

Affiche de propagande des forces de libération vietnamiennes symbolisant la résistance aux bombardements américains effectués depuis les avions B-52
Affiche de propagande des forces de libération vietnamiennes symbolisant la résistance aux bombardements américains effectués depuis les avions B-52 Crédits : Stuart Lutz/Gado - Getty

L’offensive du Têt lancée par le Front national de libération du Sud Viêt Nam et l'Armée populaire vietnamienne en 1968 marque un point de bascule dans la guerre. Après les terribles bombardements qui s'ensuivent, le conflit entre dans sa phase diplomatique... 

Madeleine Riffaud : Les images diffusées en direct par la télévision de l'offensive du Têt a beaucoup joué dans la montée de la réprobation américaine, puis mondiale. Pour la première fois, l'Américain moyen a vu quelque chose qu’il n’avait jamais pu imaginer : l’ambassade américaine à Saïgon prise d'assaut, le drapeau en flammes, les Vietcong se battre avec les GI’s. Ils ont vu aussi cette image d'un prisonnier vietcong exécuté à bout portant devant la caméra. C’est ensuite qu’il y a eu la marche de 100 000 personnes sur Washington, des vétérans de retour du Vietnam qui arrachaient leurs décorations, leur livret militaire. On a vu à cette occasion la puissance des images, l’horreur de la guerre en direct, les "boys" en train de mourir pour une cause qui n’était pas la défense de leur patrie. Le rôle de la télévision a été crucial. 

Avant son départ de Paris, Madeleine Riffaud suit les négociations de paix, soumises à une condition, que les Américains ne bombardent plus les villes du nord Vietnam. En mai 1968, tandis que les rues de Paris se couvrent de barricades et de manifestations, Madeleine Riffaut repart au Vietnam, et se retrouve rapidement dans la zone au nord du 17e parallèle, d'où elle peut constater que l’armée américaine ne tient pas sa parole. 

"Le professionnalisme fait faire bien des conneries."

Arrivée au nord du 17e parallèle, Madeleine Riffaud se retrouve sous les bombes, et frôle la mort de près. Mais loin d'héroïser après-coup cette expérience traumatisante, elle confiait que celle-ci l l'avait bouleversée au point de lui faire perdre son jugement, le sens des priorités, jusqu'à commettre une faute professionnelle... qui aurait pu avoir des conséquences dramatiques. 

Dans le nord du pays, dans les environs de Phat Diem, j'étais arrivée dans un village catholique qui n’avait pas été bombardé. Je bavardais avec les enfants, les jeunes filles et les vieillards, et j'ai voulu faire des photos. Et parce que sous les abris, je n'avais pas assez de lumière, je leur ai demandé de se mettre sur le parvis de l’église, à découvert. J'ai pris une photo, et une minute ou deux après que j'ai fait cette ânerie inouïe, l'alerte a retenti, deux avions sont arrivés dans un bruit de tonnerre. Les gens se sont dispersés aussitôt et réfugiés dans des trous. Avec mon chauffeur, nous nous sommes terrés dans un trou minuscule, et pendant que les avions passaient et repassaient en rase-mottes, je me disais que ces villageois allaient mourir à cause de moi, à cause d’une photo. Puis les avions ont fait demi-tour, ils sont repartis vers le large. Alors tout le monde s’est mis à rire, à chanter, personne ne m’en voulait, mais moi j’avais envie de pleurer. Le professionnalisme fait faire bien des conneries.

5 mai 1968, la tragédie de Hai Phong

Début mai 1968, Madeleine Riffaud assiste horrifiée au terrible bombardement de la ville portuaire de Hai Phong.

Une belle nuit de printemps, j’ai vu tomber une dépêche qui disait que des B-52 avaient fait un raid surprise sur la ville de Hai Phong, et qu’ils avaient miné le port. Deux jours plus tard, quand je suis arrivée dans la ville au lever du jour, tout le quartier autour de la mairie avait été tendu de blanc, je n’oublierai jamais ces glaïeuls blancs, qui sont la fleur du deuil, qui décoraient les ruines. J'ai retrouvé un homme âgé, un ancien ouvrier, que j’avais rencontré en 1955 lors de mon premier reportage au moment du départ des Français. Quand il m’a vue, il m’a pris dans ses bras et nous avons pleuré. Il m’a dit "C’est affreux, tout ce que nous avions reconstruit avec tant de peine, tout est par terre." Il faut rappeler que ces bombardiers B-52 portaient huit fois plus de tonnage que les forteresses volantes qui ont détruit les villes allemandes pendant le Seconde Guerre mondiale. Ces avions géants n’étaient pas fait pour viser, mais pour répandre un tapis de bombes sur des km de large et de long.

Que les Vietnamiens me pardonnent de le dire, mais la majorité de la population n’était pas partie. Les gens de Hai Phong sont cabochards comme des Bretons. Ils avaient confiance dans leurs abris en béton, alors ils n’ont pas voulu écouter les consignes d’évacuation de l’état-major, ils voulaient défendre leur ville Pour la première fois dans l’histoire de cette guerre, un certain type de bombes qui avait déjà été utilisée au sud du pays, de type anti-tanks, des bombes perforantes, conçues pour perforer le béton ou l’acier, et n’exploser qu’à l’intérieur des bâtiments. Ce sont ces bombes qui ont été larguées sur les HLM de Hai Phong. Je suis restée trois jours, je me souviens des ruines de ces HLM, et des pigeonniers brisés, il n'y avait plus de pigeons, il ne restait que les murs noircis. Il ne restait aucun débris d’objets comme après les autres bombardements, tout était en bouillie. Sur les dalles du sol, il ne restait que des empreintes de pieds d’enfants qui avaient couru dans le sang. On ne peut pas dire que tous les bombardements se rassemblent. Celui-ci était un tel massacre qu’il a valu à Nixon son surnom de "Dickie l’arnaque". J’ai marché pendant des km au milieu des ruines, on me disait de faire attention, mais j’étais en état choc, je répétais à mon assistant "Filme, filme". J’ai filmé en couleurs pour CBS News et pour une chaîne d'Allemagne de l’ouest un reportage que j’ai intitulé "Hai Phong face aux bombes".

Sauvée par un autre Mai 68

Dans le nord, j’avais très peur, un jour quand trois confrères cubains ont été tués par un bombardement, à 300 mètres de moi, j’ai vraiment cru que j’allais mourir. Je crois que ce qui m’a sauvé la vie, ce sont les manifestants français. Je leur dois un grand merci ! Un soir, alors que nous étions sous les bombes, j’ai entendu à la radio un flash qui annonçait que la révolution avait éclaté en France, que le quartier latin était bouclé. J’ai dit à mon chauffeur "ça suffit rentrons à Hanoi". J'avais vu que les Américains ne respectaient pas leur promesse, et je savais que mon reportage ne passe jamais. Je ne voulais pas me mettre en danger, ni mettre mon chauffeur en danger. Rester aurait été du suicide. Un témoin doit revenir pour parler. Les peuples en guerre n’ont pas besoin de gens suicidaires qui meurent avec eux.

Par la suite, de 1968 à 1973, la journaliste n'aura de cesse de dénoncer les duperies et les mensonges. Quelques séjours en Angola ou au Maroc ponctuent également ces années de reportages pendant lesquelles Madeleine Riffaud ne cesse pourtant jamais d’être Chi Tam, la 8e soeur...

  • Une série d'entretiens menés par Ludovic Sellier
  • Réalisation Marie-Christine Clauzet
  • Première diffusion 12 août 1993
Intervenants
  • Grand reporter de guerre pour le compte de L'Humanité, écrivaine, poète et Résistante pendant la Seconde Guerre mondiale
L'équipe
Production
Production déléguée
Réalisation
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