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Travailler le décor de son rêve: "Working class heroes" par Gabriele Galimberti et Anja Conzett

59 min
À retrouver dans l'émission

Où il sera question de faux travailleurs, de vrais traversées, de tentes habitées, d'un jeu de piste à la Défense, d'un scrutin dit "historique", d'économie iranienne, de la fierté parentale, d'une victoire trop vite proclamée.

C’est un sourire de façade. Une insouciance. Une sorte de pièce de théâtre intérieure. De celles qui peuvent sauver la face. Empêcher de sombrer. S’imaginer en héros, même ordinaire. Gibie, n’a que 19 ans, et déjà l’air d’un monsieur. C’est sans doute sa pose de mannequin, sûr de lui, assis, droit comme un piquet, accoudé sur sa chaise haute, une main sur sa cuisse. Pantalon gris, pieds nus, chemise à carreaux orange et blanche, un béret noir en velours, un peu lâche, sur la tête. Il a l’air tout droit sorti d’un cliché de Malick Sidibé, que l’on aurait coloré. Poseur, visage grave, Gibi vient de Gambie, qu’il a fuie pour atterrir dans cet atelier de couture. La seule chose qu’il sache faire dans la vie, explique-t-il au photographe Gabriele Galimberti et à la journaliste Anja Conzett. Il y a un ordre qui ne va pas. Qui interpelle. Au pied de la table de travail, des rouleaux de rubans beaucoup trop bien disposés. Debout les uns côté des autres. Comme si ce lieu de travail, et ces vêtements colorés qui semblent n’être là pour personnes, étaient l’œuvre d’un accessoiriste. Dans cette série de Gabriele Galimberti intitulée Working class Heroes, il y a d’autres photos de réfugiés dans des scènes de travail. Noreen du Pakistan en blouse d’infirmière dans un couloir de l’hôpital où elle travaille. Blessing et Cherish du Nigeria dans leur salon de coiffure. C’est peut être ce dernier cliché qui interpelle le plus. L’attitude des deux jeunes coiffeuses et de leur cliente aux cheveux blonds qu’elles sont en train de tresser. Un sourire à toute épreuve, le même sur les trois visages. Un sourire qui interpelle tout comme le décor. Qui semble appartenir à une autre esthétique que le documentaire. On peut aussi dans un premier temps accuser notre cynisme. Et puis les photos défilent. Les légendes aussi. Il y a moins de lumière, plus de désordre. 3 personnes, 5 personnes dorment dans ces tentes. Gabriele Galimberti s’est fait connaître avec son confrère Paolo Woods à travers un travail photographique sur les paradis fiscaux. A quoi ressemblent ce que l’on désigne par des mots aussi abstraits. Quelle réalité recouvrent certaines paroles, certaines histoires. Quelles formes prennent nos propres légendes ? Ces photos de migrants au travail n’existe que par une mise en scène ponctuelle. Qui finit par se voir. "C’est entre ces tentes bien réelles posées dehors, et cet espace imaginé, rêvé que se joue l’avenir de l’Europe" écrit Gabriele Galimberti. « Demain je pars » dit la légende du mécanicien Bubaka Diallo. Repartir vers le sud, vers l’Italie, voir si à un moment on aurait pas manqué une étape, une occasion, quelque part ailleurs, de faire de notre histoire autre chose que le décor d’un rêve.

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