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Vue générale prise le 10 mai 1981 du plateau télé de TF1 et France Inter consacré aux élections présidentielles de mai 1981.

10 mai 1981 : panique à droite

28 min
À retrouver dans l'émission

Le 10 mai 1981, alors que le visage de Mitterrand s'affiche à la télé, c'est la panique. La mère de Philippe pleure ; banquier en Suisse, Jean accueille les nouveaux exilés fiscaux français ; Douglas, tout jeune avocat, voit des clients débarquer dans son cabinet avec des sacs à dos plein d’argent.

Vue générale prise le 10 mai 1981 du plateau télé de TF1 et France Inter consacré aux élections présidentielles de mai 1981.
Vue générale prise le 10 mai 1981 du plateau télé de TF1 et France Inter consacré aux élections présidentielles de mai 1981. Crédits : Stéphane Tavoularis - UPI - AFP - AFP

C’était il y a quarante ans. François Mitterrand est élu président de la République avec 51,7% des voix. À gauche, c’est la liesse : dans les rues, on danse sur des voitures, on tape sur des casseroles, on parle d’espérance. On s’embrasse, on s’aime, on rêve, on y croit. La place de la Bastille est investie par des milliers de personnes alors que la droite française est estomaquée. Certains se souviennent de cette surprise, divine pour certains, funeste pour d'autres.

Philippe avait seize ans en 1981. Le 10 mai représente une grande rupture pour lui. Élevé dans une famille modeste, partagée entre le gaullisme et l’UDF de Valéry Giscard d’Estaing, il a grandi dans la peur de l’invasion soviétique. Son père, qui travaille dans l’industrie nucléaire française, redoute les promesses de Mitterrand quant à l’arrêt de l’industrie.

Ma mère s’est mise à pleurer. J’étais très étonné de sa réaction. Que ma mère pleure, j’ai trouvé ça énorme. Je lui ai demandé pourquoi, et elle m’a engueulé. Elle m’a dit : « Mais tu ne comprends rien, ton père va perdre son travail. Les communistes vont envahir la France ! »

Comme partout en France, c’est la sidération : l’élection est une surprise. La famille de Philippe, saisie par la tristesse, coupe la télévision. « C’était inadmissible », se souvient-il, mais les parents n’envisagent point de partir.

La peur, c’était de savoir qu’est ce qu’on allait devenir.

Le lendemain, au lycée, Philippe se souvient du sourire de sa professeure de maths. Les professeurs étaient ravis. Quelques mois plus tard, alors qu’il rentre en première économique, il s’ouvre au monde grâce à des professeurs socialistes. Une ouverture grâce à laquelle il prend conscience de l’inanité du discours de sa mère :

Les chars n’allaient pas rentrer en France en 1981. L’attitude des mes parents était tellement ridicule qu’ils se sont mis à lire Le Figaro Magazine, ce qu’ils ne faisaient pas du tout avant ; à s’énerver pour tout et rien. C’était absolument grotesque, et c’est cela qui m’a fait basculer de l’autre coté. […] Je suis passé à gauche le 10 mai 1981.

Philippe rencontre de nouvelles personnes, écoute Jacques Higelin et les Clashs en lieu et place de Sacha Distel et Michel Sardou. Il se démarque de plus en plus de ses parents à la faveur de cette « bascule sociologique et culturelle » :

Avoir 17 ans et être de droite, c’était pas possible. Et j’ai réussi à faire basculer mes parents à gauche !

Avocat à Genève, Douglas a commencé sa carrière en 1981. Il s’est spécialisé dans le droit international privé. À l’époque, à l’orée des années 1980, le secret bancaire est très répandu. La Suisse, comme la Belgique et le Luxembourg, représente un havre fiscal pour les grandes richesses. Quand Mitterrand est élu, c’est la panique :

Il y a eu une grande peur, du genre : « ça y est, c’est foutu, on va être chinois », bref. Il y a eu une masse d’argent en provenance de France. Comme jeune avocat, j’entendais parler des personnes que je connaissais, et qui se réjouissaient.

Douglas se souvient de l’aubaine que c'était pour les banquiers suisses. La panique a existé durant les premiers mois du mandat avant de retomber. Des passeurs d'argent agissaient pour certains clients, alors que les très grandes richesses, elles, utilisaient un système de compensations. 

Les banquiers suisses ont naturellement, je dirais, cette manne qui était relativement inattendue, car l’élection de Mitterrand était une surprise.

Ancien banquier, Jean n’a toutefois pas été étonné par l’arrivée des socialistes au pouvoir. En 1979, alors que le président Valéry Giscard d'Estaing est impliqué dans beaucoup d’affaires compromettantes (comme l'affaire des diamants Bokassa), il sait que son adversaire — quel qu’il soit — gagnera. 

J’avais informé à l’époque, dès début 1979, qu’il y avait péril dans la demeure. Ces gens-là avaient peur de voir leur capital confisqué sur l’autel socialiste incarné par Mitterrand et Mauroy.

Aussi n’est-il pas surpris le soir du 10 mai. Il se souvient cependant de la ruée vers les banques : des gens ouvrent des comptes et y placent l’équivalent de 50 000 euros, parfois plus.

Ils venaient au petit bonheur la chance, en espérant ne pas se faire prendre.

Parmi eux, un client est même arrivé avec un « cadeau » inattendu :

Un monsieur est venu avec une grosse meule de fromage en cadeau. Mais il l’avait coupée en deux, l’avait évidée et avait mis 120 000 francs dedans. On était assez circonspect. Les billets sentaient extrêmement fort. 

Un autre, tout boudiné dans ses vêtements, est parvenu à cacher tous ses billets sur lui. 

Malgré toutes ces anecdotes, Jean se souvient surtout des désillusions face aux messages socialistes, aux promesses non-tenues et à certains paradoxes…

Reportage : Stéphanie Thomas et Alain Lewkowicz 

Réalisation : Cécile Laffon

Merci à Philippe Guillaume, à Jean, Douglas, et Anna Radwan.

Musique de fin : "Contagion", À trois dans les WC - Album : Bippp French Synth-Wave (1979-1985) - Label : Born Bad Records.

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