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Manifestation à Nantes, le 9 octobre 2018.

Ceux qu’on appelle "black bloc"

28 min
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Face au sentiment d'impuissance, certains choisissent l'émeute. Après la mort de Rémi Fraisse, Irène va en manifestation à Albi. Kevin a participé à la création du cortège de tête en 2016 et a décidé de se défendre face à la police. Sophia, elle, a lutté en Italie contre le projet du TGV Lyon-Turin.

Manifestation à Nantes, le 9 octobre 2018.
Manifestation à Nantes, le 9 octobre 2018. Crédits : Loic Venance - AFP

On les appelle souvent black blocs, mais les principaux concernés n'apprécient pas trop cette appellation, considérée comme une construction médiatique. On les appelle parfois émeutiers. Ils sont vêtus de noir, de cagoules et de masques, agissent en groupe et de manière anonyme, et mettent la violence au premier plan lors de manifestations qui se soldent souvent par des affrontements violents avec la police, affrontements relayés par les médias. 

Irène a 25 ans. Elle se souvient très bien de son expérience dans une ZAD du Tarn qui a été le théâtre de la mort du militant Rémi Fraisse. C’était en 2014, et l’affrontement avec les policiers a duré plusieurs heures.

C’était un peu la guerre des tranchées, on va dire. […] Les flics lançaient des grenades assourdissantes et ça faisait des cratères sur le sol.

Les tensions sont très palpables durant la journée, et la nuit ne les apaise pas. Alors que le conflit continue, Irène se rappelle avoir fait la fête, loin des grenades. Le lendemain, elle apprend la mort de Rémi Fraisse :

On apprend ça en milieu de journée, on ne sait pas si c’est une rumeur ou si c’est vrai.

Les assemblées générales se succèdent alors : pacifistes, « hippies », « bisous love » et militants plus belliqueux débattent. Une première manifestation est organisée à Gaillac, mais c’est un échec luisant. Quelques jours après, une seconde est organisée à Albi, attirant plus de personnes et de médias.

J’ai vraiment pas peur, je suis vraiment en colère. Je me prépare étonnamment peu. On y va juste avec de quoi se changer, pour avoir l’air d’une citadine ou d’un citadine normal(e).

Dans les rues albigeoises, les policiers ont déjà bloqué les accès. La confrontation est directe et Irène ressent une forme d’émulation :

On les insulte, on leur dit que c’est des assassins, et eux ne peuvent pas riposter, pas frapper des manifestants, après ce qui vient de se passer. 

Le cordon policier finit par craquer, la place est prise d’assaut. Le débat enfle chez les manifestants : casser ou ne pas casser ?

Il y a trop de rage, trop de haine parmi les gens qui participent à cette manifestation.

Des pavés sont saisis, et le « déluge » commence. Banques, agences immobilières, assurances, tous « les gros trucs de merde » sont attaqués, dit Irène. À la fin de cette journée mouvementée, la jeune femme est fatiguée. Tout semble avoir été fait :

Mais quel est le sens de faire une émeute de 4 jours à Albi ? On a vite fait le tour de la ville…

Malgré la forte mobilisation, Irène voit la ferveur retomber rapidement : en l’espace d’un mois, les manifestations ont cessé… 

Kevin, thésard en sciences humaines, a quant à lui découvert les manifestations en 2015-2016. Auparavant, il n’était pas particulièrement engagé. Il avait même peur des violences policières. 

C’est à la faveur des manifestations autour de la loi travail qu’il s’engage. En 2016, accompagné de ses amis toulousains, il monte à Paris. Au mois de mars, il participe au blocus de l’Université de Saint-Denis et fait ses premières manifestations.

On avait la sensation qu’il se passait quelque chose qui rompait avec le folklore, avec la quotidienneté.

La manifestation évolue rapidement. On s’empare de pelles et de barrières, puis l’assaut vers la police est lancé :

Il y a des gens qui se font tabasser, d’autres arrêter. Donc on se disperse assez vite.

Au cours de l’après-midi, la manifestation évolue, mais pas dans le bon sens selon Kevin et ses acolytes. La fréquentation des A.G. la vue des différentes vidéos de violences qui font le buzz sur les réseaux font naître des questionnements chez le jeune homme et ses amis. Ils commencent alors à investir les cortèges de tête : aller à l’avant pour aller de l’avant.

On faisait de grandes harangues, pour dire qu’il faut aller devant. Ça marche pas trop au début, on sent que les syndicats sont très hostiles. 

Kevin évoque ainsi des « essais » et nouvelles formes de manifestations, en décrivant notamment l’attirail de manifestant, des lunettes aux masques à gaz en passant par les vêtements noirs et l’anonymat vestimentaire.

Je suis mal à l’aise avec le terme de violences : on casse des vitrines de banques, d’assurances, qui pour nous représentent des dépossessions.

Pendant le mouvement social de 2016, Kevin sent qu’il assiste à la naissance d’un nouveau « sujet politique », de nouvelles forces socio-politiques. Depuis, il participe notamment au mouvement des gilets jaunes.

Sophia, elle, a aujourd’hui 29 ans. En 2011, elle s’engage dans un mouvement qui lutte contre le projet TGV Lyon-Turin, s’insurgeant contre les premiers travaux d’exploitation et de forage dans une vallée italienne, déjà ravagée par d’autres travaux. 

Les protestataires italiens déjà mobilisés n’ont pas fait long feu devant les policiers. Ils ont alors demandé de l’aide aux Français :

On est parti à quinze là-bas, dans un petit village en hauteur. Je me souviens avoir dormi dans un jardin à la belle étoile.

Au réveil, le groupe côtoie les vieux du village italien. Sophia se souvent de l’ambiance villageoise, saisie par l’imaginaire de la résistance. Alors que la journée de mobilisation commence, elle se trouve au milieu d’une foule de 2000 personnes, composée de jeunes et de moins jeunes. Une solidarité plane au dessus du village :

En fait, l’esprit de la vallée c’est : on part ensemble et on revient ensemble. On ne va pas se retrouver tout seul dans les bois.

Les vieux du village renseignent les plus jeunes sur les « tactiques » à adopter ou à éviter. La bataille avec les forces de l’ordre dure toute la journée, marquée par une pléthore de gaz lacrymogènes. Face à ces gaz, les manifestants utilisent parfois des frondes…

Reportage : Antoine Guirimand

Réalisation : Clémence Gross

Merci à Laura, Irène, Kevin, Sophia, Lucie et Fabienne.

Musique de fin : "Petite italie", Mansfield.TYA - Album : Monument ordinaire, 2021 - Label : Warriorecords. 

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