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Apprendre Auschwitz.

Enseigner la Shoah

28 min
À retrouver dans l'émission

Nous sommes 79 ans après le début de la solution finale. Une professeure en lycée professionnel n'arrive pas à emmener ses élèves à Auschwitz et cherche d'autres moyens pour leur enseigner la Shoah. D'autres jeunes parviennent, eux, à visiter les camps et livrent leurs états d’âme.

Apprendre Auschwitz.
Apprendre Auschwitz. Crédits : Alexandre Marchi - Maxppp

Madame Johsua est professeure. Elle enseigne le français et l’histoire-géographie en lycée professionnel à Marseille. Dans le cadre du programme scolaire et de la question de la mémoire, on lui demande d’organiser un voyage à Auschwitz. Puisque très peu de lycées défavorisés s’y rendent, sa classe se présente.

Plusieurs mois passent, et l'inspectrice lui demande finalement non pas 24 élèves, mais 10 :

En réalité, je ne sais pas comment on "choisit" dix élèves pour aller à Auschwitz...

Le projet échoue, les élèves ne sont ni déçus ni soulagés. En lieu et place, ça sera à Marseille. Les élèves visitent donc les quatre lieux de mémoire de la ville, et vont à l’île du Frioul. Ils passent une bonne journée :

Une de mes élèves m'a dit : "Oh, on s’est bien amusé, et sans doute mieux qu’en Pologne !"

Les classes de madame Johsua sont mal éduquées sur la question de la Shoah. La Seconde Guerre mondiale, elles la connaissent souvent grâce à Call of Duty et autres jeux vidéos, et parfois grâce à de vagues souvenirs du collège.

Ce sont des élèves en général très faibles, qui ont déjà fait un cours en 3ème mais qui sont très peu sensibilisés à cette question. Par exemple, ils ne savent pas qui sont les Juifs, il faut souvent l’expliquer. Ils connaissent peu l’histoire : ils savent qu’il s’est passé un génocide, et c’est à peu près tout. 

Les lacunes sont présentes, mais pas le désintérêt. Entre les questions innocentes et maladroites, enseigner la Shoah revient pour la professeure à partir de rien :

Les élèves, ce sont des enfants. Donc ils ont des questions d’enfants. "Pourquoi ils se sont pas sauvés ?", "Pourquoi ils ont accepté ?" En réalité, ce sont des questions cruciales.

Partir de rien, ou tout de même de stéréotypes et d’images caricaturales :

Il faut casser beaucoup d’images, pour pouvoir reconstruire ensuite.

"Mais alors Hitler c’est un juif ? - Non, je suis en train de t’expliquer l’inverse. - Mais "juif" ça veut pas dire méchant ? - Mais non enfin, Selena...

C’est par l’éducation que s’effectue la démystification et la sensibilisation, quitte à repartir des fondamentaux pour pallier l’absence d’enseignement les années passées :

C’est très compliqué d’expliquer aux élèves qu’Hitler n'est pas seul, que des gens l’ont suivi. Et il faut savoir que [dans les programmes scolaires] l'on parle de la guerre sans faire l’entre-deux-guerres. On n'explique même pas la montée du nazisme. De ce fait, ça pervertit totalement l’histoire.

Si le défi est difficile, il a toutefois blindé la professeure, qui se révolte moins face à certaines situations. Madame Johsua a pu apprendre le poids des mots, mais surtout le choc des photos :

Ce que je fais maintenant, c’est que je diffuse la seconde partie de "Nuit et brouillard". Je montre. Il faut montrer. Ça vaut 10 commentaires, 15 témoignages. C’est triste, mais sinon c’est incompréhensible.

Les élèves la disent parfois roumaine, parfois italienne, peut-être méditerranéenne. Mais Madame Josua est juive. Elle évite toutefois de répondre aux questions et laisse planer le mystère :

Je ne le dis pas, car je pense qu’expliquer ce qu’ils appellent « le truc des Juifs » par une « preuve juive », ça peut enlever quelque chose, de la valeur.

Néanmoins, malgré sa baisse, l’antisémitisme est encore présent selon la professeure. Et ce n’est pas que les élèves qui peuvent représenter un problème…

Je me suis dit qu’en fait, il n’y avait pas que les élèves qui étaient débiles sur cette question.

À Auschwitz, des élèves visitent les camps. L’un d’entre eux, à l’orée de l’adolescence, est troublé :

Quand on nous en parle là, c’est émouvant. Quelqu’un qui est pas sensible du tout, un gros caïd que je connais, m’a dit qu’il a réussi à pleurer. Moi, je vais pleurer aussi.

Le choc de la réalité, la puissance du lieu et le poids de l’histoire, Sabrina l’a aussi ressenti. Originaire de Bondy, cette adolescente décrit son expérience d’Auschwitz comme un choc, une « gifle ».

Franchement, c’était choquant et bouleversant. […] Je ne m’y attendais vraiment pas. On avait déjà travaillé sur les nazis, Hitler, etc., mais sans plus approfondir. […] Ça a juste été : ils les ont tués parce qu’ils étaient juifs. Mais on nous a pas raconté la torture.

Sa mère analphabète, à qui elle raconte ce qu’elle a vu, entendu et appris, n’y croit pas. Elle est émue par la force du récit de sa fille, qui a d’ailleurs fait le parallèle avec sa propre situation :

C’est comme si moi, qui suis de confession musulmane, on me tuait ou me rasait les cheveux parce que je suis musulmane.

L’expérience scolaire a profondément marqué la jeune fille. Une expérience inoubliable, révélatrice et éducative, qui a éveillé en elle la volonté que tout le monde sache.

Je ne comprends pas pourquoi les gens ont tant de haine.

Reportage : Ilana Navaro

Archives : Sonia Kronlund (2005), Alice Milot (2019)

Réalisation : Emmanuel Geoffroy

Merci à Emmanuelle Johsua, et Alice Milot pour le prêt de ses archives. 

Musique de fin : "Comeback [Acoustic Version]", Redlight King - Album : Something for the Pain, 2011, Hollywood Records.

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