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Des ingénieurs veulent changer le monde
Épisode 13 :

Ingénieurs déserteurs

28 min
À retrouver dans l'émission

Olivier était ingénieur en robotique. Johanna préparait une thèse sur des réseaux d'éoliennes industrielles. Mais progressivement, leur métier leur a semblé participer à la dégradation de la planète et des modes de vies humains. Pour changer le monde, ils ont décidé de "déserter" leurs fonctions.

Des ingénieurs veulent changer le monde
Des ingénieurs veulent changer le monde Crédits : Getty

Les voitures autonomes, un progrès ? 

Olivier était ingénieur en robotique à Toulouse. Sa thèse portait sur les voitures autonomes : l'étudiant avait été séduit par les défis technologiques que pose la conception d'un "algorithme capable de tracer un chemin dans une carte sans qu'il n'y ait de collision". Mais quelle n'a pas été sa déception quand il s'est rendu compte, une fois entré sur le marché du travail, que son métier allait à l'encontre de ses principes... 

Olivier s'engage dans le département robotique de Magellium et prend peu à peu conscience qu'il est en train de participer à l'intensification de l'exploitation des énergies fossiles. 

Les projets sur lesquels on travaillait, c'était des systèmes de sous-marins autonomes pour aller faire de l'inspection de pipelines dans des milieux où il fallait que ces systèmes soient automatisés. J'aidais donc Total à aller chercher du pétrole encore plus profond dans certains océans. Olivier

Petit à petit, Olivier sent un fossé entre ses convictions personnelles et son activité professionnelle se creuser.

Je suis en train de jouer le rôle de quelqu'un de fasciné ou de convaincu, alors que je ne le suis pas ! Olivier

Olivier se retranche alors dans un secteur qui lui semble à première vue plus écoresponsable et rejoint Easymile, une entreprise qui conçoit des navettes autonomes, qui pourront servir notamment à la modernisation des transports en commun. Mais progressivement, il n'est plus certain que l'autonomisation des véhicules soit un bienfait pour l'humanité future, ni même simplement une nécessité du progrès. 

On arrête pas de nous répéter que les véhicules autonomes sont l'avenir, sont les moyens de mobilité de demain. Ils sont non seulement inéluctables, mais ils sont absolument désirables. Cette idée devient une évidence non questionnée, extrêmement structurante pour nos sociétés, alors que ça ne va pas du tout de soi ! Olivier

D'après l'ingénieur, ses collègues ont accepté qu'il y ait une disjonction entre leurs discours professionnels et leurs convictions. Cette "dissonance", ils la doivent selon Olivier à la classe prépa, pendant laquelle ils ont appris à se "soumettre".   

Pour moi, ça devenait bullshit, c'est le fait d'agir d'une façon rationnelle en apparence, mais dont on est intimement convaincu qu'elle n'a pas vraiment de sens. Olivier

Olivier a le sentiment de participer à la construction d'un monde peu désirable. 

Quand je lui ai dit : "Quel monde construit-on ? Est-ce que nos produits contribuent à la transition écologique ?", sa réponse a été : "Mais nous, on ne sait pas faire, ça. Ce qu'on fait, c'est améliorer la productivité." Olivier

Pour Olivier, le métier d'ingénieur perd tout à fait de son sens. Ne se reconnaissant plus dans ce qu'il fait, il s'effondre psychologiquement et physiquement. Un jour, il voit l'image d'une main de gilet jaune arrachée ; c'en est trop pour lui, il décide de tout arrêter pour changer le monde...   

Repenser la transition énergétique

Johanna est une ancienne élève de l'école Polytechnique. Spécialisée dans la transition énergétique, elle a choisi de déserter sa thèse sur les énergies renouvelables. L'ex-étudiante ingénieure explique ici les raisons qui l'ont poussée à prendre cette décision.

a jeune femme dénonce d'abord un quotidien professionnel complètement détaché de la réalité du terrain.   

Faire de l'environnement, c'était rester devant son ordinateur toute la journée, à faire des simulations, des modèles de réseaux dans des environnements de recherche et développement des entreprises, ou bien dans des labos. Johanna

En tant qu'ingénieure, Johanna n'a donc aucune idée des impacts réels des infrastructures qu'elle conçoit sur la vie des riverains.    

Un transformateur, c'est horrible, c'est moche. Il y a des gens qui luttent contre ça parce que les lignes à haute tension qui passent juste au-dessus de ta maison, ça fait plein de grésillements. Moi, dans mon métier d'ingénieure, le transformateur, c'était juste un point dans un modèle, et je ne m'en rends pas compte. Johanna

Plus encore, la jeune ingénieure regrette de n'avoir reçu, au cours de sa formation, aucune recontextualisation politique et sociale de ses connaissances techniques. C'est pourquoi, en 2019, elle fait le choix d'abandonner sa thèse sur les énergies renouvelables et de se documenter. 

Je vis du RSA. J'ai passé un an et demi à lire plein de trucs, à chercher les ressources sur les sciences de l'effondrement. Pourquoi ces systèmes sont-ils si compliqués à détricoter ? Pourquoi tout est tellement coincé que la seule issue, c'est que ça s'effondre ? Johanna

Pour agir concrètement, Johanna rejoint le collectif La Chose, qui formule une critique plus radicale de la transition énergétique et numérique. Elle y retrouve d'autres ingénieurs déserteurs avec qui elle tente de penser le monde de demain, hors des "carcans" de pensée. 

On veut faire en sorte que les outils qu'on a appris puissent être utilisés et puissent être réappropriés au niveau d'une commune, au niveau d'un territoire. Johanna

Merci à Olivier Lefebvre, Joanna, Célia Izoard qui publie Merci de changer de métier, lettres aux humains qui robotisent le monde aux Editions de la dernière lettre (2020).

Reportage : Inès Léraud 

Réalisation : Anne-Laure Chanel

Musique de fin : "In this shirt" de The Irrepressibles.

Pour aller plus loin : 

- Célia Izoard, "Merci de changer de métier, lettres aux humains qui robotisent le monde", Editions de la dernière lettre, 2020.

- Guillaume Pitron, "La guerre des métaux rares", Editions Les Liens qui libèrent, 2018.

- Jenny Chan, Xu Lizhi Yang, "La machine est ton seigneur et ton maître", Editions Agone, 2015.

- Célia Izoard, "Les fausses promesses de la voiture électrique", Reporterre, 8 septembre 2020. 

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