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Le quartier de La Défense à Puteaux, le 7 février 2008

L'entreprise du monde d'après : la révolte des cadres

27 min
À retrouver dans l'émission

Et si les cadres se rebellaient, pour inventer le monde d'après ? Marc est auditeur financier dans une grande entreprise d’audit financier et de conseil. Post-confinement, tout le monde a déjà enterré le fameux monde d'après, mais pas lui.

Le quartier de La Défense à Puteaux, le 7 février 2008
Le quartier de La Défense à Puteaux, le 7 février 2008 Crédits : Joël Saget - AFP

Marc a 28 ans, il est depuis 2016 auditeur financier chez EY & Associés (autrefois Ernst & Young), l’une des plus grandes multinationales d’audit financier et de conseil au monde, qui emploie plus de 6 000 salariés en France. Le fameux monde d'après, il y réfléchit, et il porte un regard critique sur les évolutions du travail que le confinement a favorisées. Et si le changement venait de là où l'on ne s'y attendait pas ?

"Construire un meilleur monde du travail"

Le slogan de l'entreprise, "Building a better working world", reflète bien la promesse qu'elle offre à ses employés : une excellente rémunération associée à une bienveillance envers les employés et une attention à leur bien-être. Très bien payé, Marc a des perspectives d'évolution au sein de l'entreprise, d'augmentation de salaire. Aveuglé par cette promesse, il travaille pourtant parfois jusqu'à 60 heures par semaine, face à la pression de sa hiérarchie, aux dépens de sa vie privée, et malgré l'important turn-over des équipes.

En 2020, surchargé de travail, il fait un burn-out et se met en arrêt maladie, mais sa hiérarchie le sanctionne. Révolté par cette injustice, il revient cependant au travail.

Il dénonce à présent les folles exigences de rentabilité de l'entreprise et le darwinisme qui préside aux recrutements et aux évolutions de carrière et de rémunération, au point que le modèle managérial épuise rapidement les cadres, pour mieux les pousser vers la sortie.

Pour que l'entreprise continue d'être rentable, évidemment il faut qu'il y ait des personnes qui partent. [...] Ce sont les plus résistants qui restent le plus longtemps. Marc

Le déclencheur est pour lui le jour où le label "Best place to work" ("le meilleur endroit où travailler") est décerné à son entreprise. Le contraste entre la réalité de son quotidien et la communication de l'entreprise sur ses méthodes de travail lui semble ironique, si ce n'est intolérable. Il passe alors à l'action, en 2019, et à la revendication, en s'engageant dans la lutte syndicale, pour obtenir de meilleures conditions de travail et de rémunération.

C'était un peu la révolution. De mémoire d'homme il n'y avait pas eu de CGT chez Ernst & Young. [...] On est dans une entreprise [...] où les syndicats sont vus de manière très péjorative, comme étant des personnes qui empêchent le business de tourner. Marc

Engagé à droite, Marc ne croit pas à la lutte des classes, mais cherche à porter des valeurs républicaines et sociales. Pour lui, l'entreprise du monde d'après doit être "plus conflictuelle, pour rééquilibrer une situation qui s'est dégradée". 

Le confinement a eu beaucoup d'impact sur les conditions de travail, avec l'instauration du télétravail complet, qui brouille les limites entre vie professionnelle et vie personnelle, rend impossible la déconnexion et exige encore davantage des salariés, sous peine de sanctions sociales au sein de l'entreprise.

L'usine est à la maison. [...] Nous, cadres du XXIe siècle, nos usines sont chez nous et les portes ne se ferment jamais. Marc

L'entreprise profite des conséquences du télétravail, de l'allongement du temps de travail, et de la disparition de l'esprit d'équipe et de la vie sociale des employés. Les démissions se multiplient, alors que les embauches stagnent, ce qui met encore davantage de pression sur les salariés, mais augmente les profits de l'entreprise. Pour Marc, son entreprise a cyniquement profité de la crise sanitaire, en rognant sur les embauches, sur les frais de travail et sur les bonus.

Il y a une volonté de créer une sur-marge grâce au COVID en embauchant moins de personnes et en prétextant que c'est pour préserver la santé financière de l'entreprise. Marc

Pourtant, l'entreprise a fait des économies grâce à la crise sanitaire, et les dividendes "ont été multipliés par trois", passant de 8 à 24 millions d'euros par rapport à la situation anté-COVID : 

C'est un sans précédent historique. [...] [Mais] les économies COVID ne ruissellent pas jusqu'au salarié. Marc

Mais la question est aussi idéologique et politique : 

On arrive au point de rupture, au point où ça devient insupportable Le capitalisme, c'est le moins mauvais des systèmes. [...] Le capitalisme financier aujourd'hui dérape. Quand on voit des entreprises du CAC 40 qui ont distribué des dividendes alors qu'ils ont eu des millions et des milliards d'euros en chômage partiel ...! Ce qui est révoltant, c'est que le contribuable français a financé les dividendes des entreprises du CAC 40. L'entreprise du monde d'après, c'est une entreprise qui est pire que l'entreprise du monde d'avant, puisque les salariés sont totalement perdants, et les actionnaires totalement gagnants. Marc

Remerciements : merci à Marc Verret.

Reportage : Sophie Simonot

Réalisation : Emmanuel Geoffroy

La chanson de fin est "Drive" d'Incubus. 

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