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Photographie du bus 308 à Champigny-sur-Marne, en 2009. Les bandes rivales du Bois-l'Abbé et des Hautes-Noues s'y croisaient.

La guerre des bandes n'aura plus lieu

28 min
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Pendant 20 ans, deux bandes se sont affrontées en banlieue parisienne : celle du quartier du Bois-l'Abbé à Champigny-sur-Marne, et celle des Hautes-Noues à Villiers-sur-Marne. En 2017, alors qu'un jeune est dans le coma, des grands frères des deux cités décident d'organiser une réunion de crise.

Photographie du bus 308 à Champigny-sur-Marne, en 2009. Les bandes rivales du Bois-l'Abbé et des Hautes-Noues s'y croisaient.
Photographie du bus 308 à Champigny-sur-Marne, en 2009. Les bandes rivales du Bois-l'Abbé et des Hautes-Noues s'y croisaient. Crédits : Franck Fife - AFP

Ça se passe à Bois-L’abbé, ses tours HLM, ses grands ensembles, et son city-stade rebaptisé « Maracanã » en l’honneur du stade de Rio de Janeiro. En avril dernier, des supporters s’agitent au bord du terrain : une rencontre de football a lieu entre deux quartiers de Champigny et Villiers-sur-Marne, dans le 94.

Il y a quatre ans, une telle confrontation aurait été inimaginable. En 2017, ces deux quartiers du Val-de-Marne sont en conflit, pour ne pas dire en guerre. Une guerre faite d’affrontements, de guet-apens, de lynchages et de coups de couteau, entre des garçons âgés de 15 à 20 ans.

La question : comment faire la paix ? Pour cela, il faut remonter aux temps de la guerre. Koula, figure respectée du quartier de Bois l’Abbé, a connu ces temps.

À l’époque on était jeunes, insouciants. On avait une bande à Bois l’Abbé, eux avaient une bande à Villiers, et à chaque fois qu’on se voyait on se foutait dessus.

Cinq kilomètres séparent seulement les deux quartiers, et les deux bandes s’intimident mutuellement. Puisque les lycées se trouvent à Champigny-sur-Marne, les jeunes de Villiers doivent quitter leurs quartiers pour aller au lycée à Champigny. Les jeunes se croisent dans le bus ou à l’école. Adel, originaire de Villiers, se souvient des lieux :

Les lieux d’affrontement c’étaient principalement dans les lycées de Champigny ou la gare de Villiers. C’était dans des terrains « neutres », on va dire, et non dans les quartiers respectifs.

Les risques sont nombreux : se faire poignarder, tomber dans un guet-apens, être attaqué. Adel parle à cet égard de « spirale infernale ». Et les sources de cette dernière remonteraient à la fin des années 1990, à cause d’un simple vol de casquette. Coula a connu cette affaire dans son enfance :

Les bagarres, ça part d’un truc insignifiant en général. C’est pas du genre : « j’me suis bagarré parce que y a une histoire pour un million d’euros ! ». En général ça se fait dans la discrétion ça ! [rires] Ça part généralement d’un regard, par exemple.

Du fait de cette naissante rivalité, les jeunes commencent à s’affronter. L’enjeu principal : la réputation. Pour les jeunes de Villiers, la crainte est d’être victime d’un guet-apens en sortant du lycée à Chamigny. Adel était toujours armé, pour se sentir en sécurité :

C’étaient des marteaux, couteaux, extincteurs ou bombes lacrymogènes. Quand on prend ça, c’est pour se défendre. […] Quand une personne prend un couteau en allant à l’école, c’est parce qu’elle se sent en danger.

En 1998, la violence monte d’un cran : un incident provoque l’hospitalisation d’un jeune, dont les bourreaux sont renvoyés devant les tribunaux. Cet incident attise la haine et l’obsession de la vengeance grandit chez les jeunes de Bois l’Abbé. Rohff, rappeur connu de l’époque, écrit même une chanson sur les rivalités entre les deux bandes alors que les rixes, condamnations et incarcérations se multiplient.

On s’est jamais dit que ça irait trop loin. On était dans l’action, il y avait l’adrénaline, on était dans notre bulle. 

Dans les années 2010, l’arrivée des smartphones change la donne. Les applications et les réseaux sociaux permettent la diffusion des violences et des bagarres. Si le but reste le même — humilier —, il s’agit aussi de montrer par l’image :

Ça va plus vite maintenant : tu te fais frapper, t’es directement sur les réseaux. La riposte se fait beaucoup plus rapidement du coup.

Face à cette spirale de violence, un incident change tout. En 2017, une rixe laisse un jeune blessé à terre. Coula, Adel et autres « anciens » réagissent :

On a organisé des réunions avec des jeunes de ces quartiers, et on leur a parlé. Ça s’est fait à Villiers, mais dans un lieu neutre. Pour qu’ils comprennent l’histoire des rivalités entre les deux quartiers. 

Les grands frères ennemis d’hier tentent alors de créer les amitiés de demain.

Cette réunion, on l’a réalisée avec poigne. On n’est pas venus avec des bonbons quoi. On leur a expliqué qu’il fallait arrêter, et aussi expliqué tous les dangers qu’il y avait (incarcérations, morts, etc.). dans ces groupes, certains voulaient arrêter, mais pouvaient pas parce qu’ils étaient vraiment dans un cercle vicieux. — Coula

Le message de paix est lancé. Des associations prennent le relais pour rassembler les deux cités ennemies. À 20 ans, Mickaël a été l’un des jeunes concernés par les tentatives de réconciliation. Avant, il voulait défendre son quartier à tout prix. En assistant aux réunions et en participant à des séjours organisés, le jeune homme comprend certaines choses. Comme d’autres jeunes, il remarque que la situation s’est calmée :

Ça s’est apaisé depuis. Ça s’est tassé. On grandit, on comprend plus de choses. Il y a des priorités : l’argent, la famille, le reste on verra. Ça on le comprend en grandissant.

Pour autant, les rivalités n’ont pas disparu. Elle se sont juste transposées sur un autre terrain : le football.

  • Reportage : Adrien Morat
  • Réalisation : Clémence Gross 
  • Mixage : Pierric Charles et Philip Merscher

Merci à Koula, Adel, Mickaël, Bamba, JD, Nicolas, et tous les joueurs et supporters du stade Maracana au Bois l'Abbé. 

Musique de fin : "94", Rohff - Album : La fierté des nôtres, 2004 - Label : Parlophone.

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