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La nuit étoilée (1888), Vincent Van Gogh, Paris, Musée d'Orsay.
Épisode 1 :

Un parking, un Ehpad

28 min
À retrouver dans l'émission

Que se passe-t-il entre 19h et 6h du matin ? Alors que les rues se vident, que beaucoup rentrent chez eux pour le couvre-feu, certains se rendent à un concert sélect et bien caché, loin des regards. Margaux, auxiliaire de vie en Ehpad, vit des moments empreints de fatigue, d'angoisse, de tendresse.

Que se passe-t-il entre 19 heures et 6 heures du matin ?
Que se passe-t-il entre 19 heures et 6 heures du matin ? Crédits : Jasmin Merdan - Getty

Que se passe-t-il entre 19 heures et 6 heures du matin ? Au début de la pandémie, le monde de la nuit a été le premier à souffrir : à la faveur des fermetures, des confinements et des restrictions sociales, le quotidien nocturne des Français a profondément changé. Alors que  l’Ile de France a fêté ce week-end les six mois de couvre-feu et que le pays est récemment entré dans son troisième confinement, le quotidien nocturne des Français a profondément changé depuis les débuts de la pandémie. Chacun vit la nuit différemment.

Mais que se passe-t-il la nuit dans les rues des grandes et petites villes, dans les campagnes, les villages, les champs, les forêts, les parkings, les foyers, les Ehpad, les bureaux, les cafés et les restaurants, dans les hôtels chics et miteux ? Déclarées interdites, ces heures de la nuit, de 19 heures à 6 heures du matin, sont devenues mystérieuses. Donc intéressantes. En théorie, il n’y a rien à voir, il n’y a personne, tout est vide, on dort ou on regarde la télé, on mange, on vit cloîtré seul ou en famille...

Dans le parking d’une résidence, il est 21 heures. Un concert de piano commence dans un box. Après l’appel et les vérifications, tout peut commencer.

C’est le vingt-neuvième concert de la saison.

Les sessions musicales ont commencé au début du second confinement, en novembre 2020. Le musicien fait en sorte que les gens s’évadent.

Légalement on n’a pas le droit, mais tout le monde est au courant, en fait. Peut-être que le syndic n’est pas au courant, mais il n’y a pas eu de plainte. C’est  le seul endroit de la résidence où il n’y a pas d’acoustique. J’ai fait des tests. [...] C’est rude, après, parce qu’il y a des rats. Enfin, j'exagère, j'en ai vu un. Mais ça reste quand même bien isolé.

Ces réunions ne sont, aux dires du musicien, pas totalement illégales. Elles sont privées et se limitent autant que possible aux résidents :

L’aspect hors-la-loi, ça amuse plutôt les gens. Après, pas sûr qu’on soit hors-la-loi, parce qu'on est dans le domaine privé... Il y en a qui viennent de l'extérieur, donc eux bravent le couvre-feu. On est plus de six, ça c'est sûr.

Pour éviter toute indiscrétion, c’est à la fin de chaque concert que la date du suivant est annoncée, avant que le parking ne redevienne parking. Un système spécial de kapla permet de garantir la confidentialité des concerts…

Vers 21h30 dans un parking.
Vers 21h30 dans un parking. Crédits : Fabienne Laumonier - Radio France

Tout autre est le quotidien nocturne de Margaux. À 29 ans, cette habitante de Bagneux est auxiliaire de vie en Ehpad la nuit à Clamart. Elle a commencé lors du premier confinement.

Au début je me suis dit : « wow, c’est comme ça qu’on vieillit ! ». C’était chaud.

Margaux fait des nuits de 20 heures à 7 heures du matin depuis cinq mois. Ce n’est pas un choix. Après avoir été formée par les équipes de jour, la jeune femme est appelée pour faire une nuit. Elle doit être à nouveau formée. 

La nuit, je m’occupe de quinze à vingt personnes. Et l’on est seul. Chaque collègue s’occupe seul de son étage. En journée, c’est deux ou trois personnes par étage.

Pendant la nuit, Margaux prend son temps : elle parle avec chaque résident et ne subit pas la pression du temps qui pèse sur les équipes de jour. Par exemple, une nuit, un résident déstabilisé par l’hospitalisation de sa femme est venu la voir en lui disant : « je suis foutu ». Et c’est ainsi que la discussion a démarré, pour se poursuivre pendant deux heures.

Il s’est avéré que sa femme est décédée ce soir-là. Il l’a senti. […] À partir de cette nuit-là, c’est comme s’il avait laissé tout ce fardeau derrière lui ; il rigolait, il souriait, il parlait et était moins agressif.

Parfois, c’est difficile : il y a de petits accrocs, des « incidents » entre résidents qui ponctuent la nuit :

Ça m’est arrivé de me faire agresser une fois par une résidente. Elle n’a pas toute sa tête, ce n’était pas volontaire. Elle avait accepté au début, à la fin elle a vrillé, puis a commencé à m’agripper avec ses ongles. J’avais un de ses ongles dans les cheveux ! […] Elle m’a vraiment tapé.

Malgré tout, Margaux avoue qu’elle ne s’est jamais habituée à ces horaires : entre les rondes et les imprévus, les coups de barre et la solitude, la fatigue prend facilement le dessus.

Mon corps m’a dit « stop », à un moment.

Si l’envie de poursuivre ce métier est présente, l’auxiliaire de vie pense avant tout à sa santé physique et mentale. C’est l’occasion pour elle, d’ailleurs, de saluer toutes les auxiliaires de vie qui sont pour elle des « sur-femmes ». Un de ses rêves, toutefois : ouvrir un Ehpad.

  • Reportage : Fabienne Laumonier et Anna Benjamin
  • Réalisation : Clémence Gross
  • Mixage : Dhofar Guérid

Merci à Margaux et Mathieu.

Musique de fin : "Les gens dans la ville", Xavier Ferran.

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