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La nuit étoilée (1888), Vincent Van Gogh, Paris, Musée d'Orsay.
Épisode 2 :

Les fêtards

28 min
À retrouver dans l'émission

Jeune trader, Bella a toujours passé ses nuits à faire la fête, comme un exutoire à des journées dénuées de sens. Dans son village, Julien n’a pas non plus cessé de faire la fête. Depuis la Covid, leurs nuits sont plus intenses qu’avant. Ces transgressions leur semblent nécessaires et vitales.

La fête à tout prix.
La fête à tout prix. Crédits : Klaus Vedfelt - Getty

Dans son roman Dans ma chambre, Guillaume Dustan écrit : 

Les gens de la nuit sont les plus civilisés de tous. Les plus difficiles. Chacun fait plus attention à sa conduite que dans un salon aristocratique. On ne parle pas de choses évidentes la nuit. On ne parle pas de boulot, ni d’argent, ni de livres, ni de disques, ni de films. On agit seulement. La parole est action. L’œil aux aguets. Le geste chargé de sens. Clubland. All over the planet. 

Depuis plus d'un an, le monde et les gens de la nuit sont en souffrance : les boîtes de nuit, discothèques et autres établissements ont été des victimes de la crise sanitaire, imposant à ses acteurs et consommateurs d'autres schémas. La nuit est peut-être inchangée ou morte pour certains, mais d'autres bravent l'interdit de la fête et, rappelons-le, enfreignent la loi en recréant des clublands, ces mondes de la nuit, chez les uns ou les autres et dans tous les milieux. 

C'est dans son petit village médiéval de six cents habitants, situé entre Lyon et Marseille, que Julien a passé le premier confinement. Depuis qu'il y vit et travaille, il connait une bonne partie des jeunes qui habitent le coin. 

On a tous grandi ensemble. On se connait depuis qu’on est enfant. C’est un noyau dur de 10 à 15 personnes, et on est connecté à une trentaine de personnes.

Lors du premier déconfinement, le groupe d’amis a rattrapé le temps perdu et festoyé, après n'avoir rien fait pendant deux mois. Les retrouvailles sont joyeuses. Quand le second confinement tombe comme un couperet, Julien et ses amis sont sous le choc. Beaucoup de jeunes quittent les grandes villes et reviennent au village. Les bars, lieux de sociabilité du village, leur manquent. 

Rapidement, ils trouvent toutefois des alternatives : des apéros, des soirées, etc. Ils jouent à des jeux, écoutent de la musique, discutent et dansent, les uns chez les autres. Pendant les mois de novembre et décembre, le groupe de jeunes se retrouve tous les soirs. Julien explique qu'il y a différents types de "fêtes" :

Ça pouvait être autant des petits apéros avec une dizaine de personnes, qui dérapent en une soirée à quinze ou vingt, qu’une soirée prévue à trente personnes et qui finit à dix. Mais c’est vrai que tous les soirs, on se retrouvait.

Les jeunes du village et alentours ont besoin de se voir et d'occuper leurs soirées, à défaut d'avoir des journées remplies. Julien tente d'expliquer les raisons de ce rythme effréné : 

C'était un peu la guerre à qui va payer son appartement le soir. Et quand tu payes ton appartement, la fête commence quand les gens arrivent et elle se termine quand les gens partent. Tu es condamné à faire la fête du début jusqu'à la fin.

On ne faisait pas grand chose de nos journées, puisque tout était fermé. Le soir, il fallait qu'on se rattrape un peu. Et puis il y avait la peur que tout soit encore pire, qu'il n'y ait plus rien après, qu'il faille vraiment profiter tout de suite. 

Le groupe d’amis ne fait pas d’attestations dérogatoires dans le village, mais seulement quand ils prennent la route. Jamais les voisins ne les ont dénoncés, note Julien :

C’est arrivé que la police vienne pour tapage, mais ça s’est toujours bien passé. Ils ne sont jamais rentrés, il ne nous ont jamais amendés. Très courtois.

Personnellement, je n’ai jamais eu l’impression d’enfreindre la loi, et je pense que personne non plus. Parce que c’est notre liberté de mouvement. On a l’impression d’être chez nous, chez n’importe lequel d'entre nous.

La peur du coronavirus était bien présente lors du premier confinement mais ,six mois plus tard, la discipline a disparu. La bande de jeunes ne se sent pas menacée par la Covid ; le virus leur parait loin, ils se sentent en sécurité confinés entre eux : 

Entre nous il n'y avait aucun geste barrière. Peut-être qu'on se faisait moins de bisous, mais passé 22 heures c'était de grands câlins. Mais on faisait attention avec les personnes à risque, les parents et les grands parents. On respectait vraiment les gestes barrières avec les personnes à risque. 

Un jour, un ami tombe malade : Julien et les autres sont tous cas contacts. Ils s’isolent et se testent les uns après les autres. Quand le dernier d’entre eux doit recevoir les résultats, le suspense est présent...

Trader parisien, Bella a toujours été habitué à faire la fête la nuit. C'est là, confie-t-il, qu'il a rencontré les personnes les plus importantes de sa vie. Évoluant dans l'univers hétéronormé et patriarcal de la finance, il a développé sa vie nocturne dans une communauté où il peut être lui-même. 

On a tous la même vie, une vie de con un peu, assis dans les bureaux. La nuit, les gens ont le temps de se parler. C’est un exutoire, un moyen d’oublier la semaine, de se rencontrer, de sortir. [...] Le monde du jour, c'était le monde où on se conformait. La vraie vie aurait été le monde de la nuit, le monde où l'on est nous-même, où l'on parle, l'on fait ce qu'on veut quand l'on veut, dans l'état que l'on veut, avec les gens que l'on veut... 

Lors de l’arrivée du coronavirus en France, terreur et stupéfaction le saisissent d’abord. Lui et ses amis s'adaptent : ils se retrouvent pour des apéros en visio.

Ça durait toute la nuit, c’était n’importe quoi. Moi, je m’endormais devant des Zoom sur le canapé. J’étais en train de pioncer ivre dans mon canapé, la bave au coin de la bouche, en train de ronfler… C’était ça mes nuits.

Lors de la levée des restrictions en mai dernier, l'été a pour lui rimé avec liberté. Il a notamment participé à des free parties au bois de Vincennes. 

Heureusement qu’on a eu cette bouffée là, pour vivre un été, sortir, faire des fêtes.

C’est en septembre dernier, dit-il, que ses soirées deviennent plus intenses et plus extrêmes. Il sort beaucoup les week-ends et va dans des fêtes avec plusieurs personnes. D’autres le font même en semaine, mais son travail ne le lui permet pas.

Tant qu’il y a de la musique et des endroits, on ne va pas se quitter, en fait.

Faire la fête semble être nécessaire et salvateur pour le trader. C’est une façon de s’échapper, de fuir les restrictions et l’angoisse de la période. Il parle d’ailleurs d’« échappatoire artificiel ». 

— Mais, ce n’est pas très raisonnable tout ça.                                
— Non, c’est pas raisonnable, tout ce que je dis. Mais des personnes plus riches et plus âgées que nous font la même chose.

Bella est bien conscient de ce qu'il fait. Il assume ses choix :

On n’est pas léger avec ça, on sait qu’on fait de la merde. On fait n’importe quoi entre une population qui est moins à risque.

Je ne suis pas irresponsable. Je fais le choix de mes potes et de ma vie sociale par rapport à ma famille. Donc je ne vois pas ma famille. De toute façon, le gouvernement ne mise plus sur l’isolement des gens, ils savent qu’on est inarrêtables. Il n’y a plus qu’à miser sur le vaccin maintenant, c’est la seule solution.

Se décrivant comme chanceux par rapport à d'autres, Bella n'a perdu personne de la maladie. Contracter le virus l’angoisse tout de même : il n’a pas envie de l’avoir ou de le transmettre. Mais il refuse de vivre enfermé :

La peur du virus n’est plus assez forte pour m’empêcher de faire quoi que ce soit. […] J'ai besoin de serrer mes proches dans mes bras, de les embrasser, de discuter avec eux de vive voix...

C’est pas un mode de vie que je veux vendre. C’est ma vie, et c’est comme ça…

  • Reportage : Sophie Simonot et Anna Benjamin
  • Réalisation : Clémence Gross

Merci à à Julien et à Bella, et à Eric Labbé pour ses posts inspirants.

Musique de fin : "Nigeria Buick" de Poison Gauchiste -  EP à sortir en juin 2021. 

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