LE DIRECT
La nuit étoilée (1888), Vincent Van Gogh, Paris, Musée d'Orsay.
Épisode 4 :

La traversée de Paris

29 min
À retrouver dans l'émission

Départ à 19h du canal de l’Ourcq à Pantin pour traverser la capitale, passer la nuit dans ses rues plus ou moins silencieuses, à la rencontre de celles et ceux qui sont dehors pendant les heures interdites de la nuit, jusqu’à 6h du matin.

Le pont d'Iéna et la tour Eiffel pendant le couvre-feu.
Le pont d'Iéna et la tour Eiffel pendant le couvre-feu. Crédits : Vincent Isore/IP3 Press - Maxppp

Que se passe-t-il la nuit, dans les rues ,après le couvre feu ? Qui sont ces ombres qui se glissent le long des bâtiments dans les avenues désertes ou sur les boulevards vides des grandes villes ? Qui sont ceux qui bravent l’interdit et restent dehors ? Ont-ils le choix ? Que risquent-ils vraiment ? Qui compose aussi cette armée de l’ombre, vélos et scooters à sac à dos carré, en station devant les mac do ou sur les bouches d’égouts ? Qui sont ces dizaines de fantômes abandonnés qui dorment sur des matelas troués, sous le métro aérien, dans les recoins des immeubles ?

Et dans les beaux quartiers ? Qui va là ? Qui sont ces promeneurs nocturnes des Champs Elysées ? Que diable viennent-ils faire à quatre heures du matin sur la plus belle avenue de la capitale ? Portent-ils dans leur valise un cochon en morceaux comme Bourvil dans le fameux film ? 

Départ 19h30 : le canal de l'Ourcq, à Pantin.
Départ 19h30 : le canal de l'Ourcq, à Pantin. Crédits : Fabienne Laumonier - Radio France

Le parcours commence au Canal de L’Ourcq, près de La Villette. Il y a encore du monde, des coureurs et autres travailleurs. Dans le parc de la Villette, un groupe de boxeurs s’entraînent : l’un d’entre eux fait du coaching depuis le début de la pandémie. 

À cette heure-ci, normalement on s’entraine : 19h-21h. Ce qu’on fait là, ce n'est déjà pas autorisé. Mais qu’est-ce qu’on peut faire d'autre ? À part trainer on va faire quoi ? C’est mieux de faire ça que de traîner et rester sédentaire à la maison.

L’un d’entre eux a reçu deux amendes pour l’exercice du sport. Mohamed, lui, n'en a pas reçue : il connaît certains policiers qui savent qu’il est boxeur.

Au commissariat de La Goutte d’Or, vers 21h, à l'intérieur d'un fourgon, un individu tape contre les portes et crie. Quelque chose semble s'être passé. Un peu plus loin, un groupe de jeunes écoute de la musique :

Il y a eu une petite émeute entre des jeunes du quartier et des policiers. C’est parti d'un jeune qui n'avait pas son masque, ensuite ils sont venus, ils ont surréagi et sont venus avec quatre voitures, des gaz lacrymogènes.

Les jeunes du quartier sont habitués aux contrôles et aux patrouilles. La "cohabitation" n'est pas de tout repos mais il semble que les plus jeunes soient les plus vulnérables. 

Tous les soirs ils sont là, on vit avec eux. Ils ne s’en prennent qu’aux petits, parce qu’un mineur c’est plus facile à effrayer, ça a moins de force. Mais si vous avez 25 ans, vous pouvez fumer votre joint tranquille, ils ne s’arrêteront pas, jamais. 

Au pire, ils me mettent une amende de 135 euros que je vais contester, mais comme j’ai plus de 25 ans et que je suis bien sapé, ils ne vont pas s’en prendre à moi. 

22h20 : Paris, rue de Belleville.
22h20 : Paris, rue de Belleville. Crédits : Fabienne Laumonier - Radio France

Direction Belleville et République. Le silence s’installe progressivement sur la ville : le soleil a fini de se coucher, les bruits s'estompent. Il y a tout de même un groupe de jeunes skateurs, bien habitué aux contrôles policiers :

On s’est fait choper à Bastille comme des cons, en face du commissariat, sur la place. 

Les policiers, ils les connaissent. Lors de leur dernier rassemblement, certains ont « gouté au chèque » quand d'autres ont réussi à s'échapper en courant. La plupart d'entre eux ont déjà reçu une ou plusieurs amendes :

— Moi j’ai eu deux amendes.          
— Tu les as payées ?          
— Non. 

A République et Beaubourg, le silence domine. Il n'y a pratiquement personne : Paolo joue des morceaux de guitare. De l'autre côté de la Seine, au théâtre de l'Odéon, quelques occupants sont encore réveillés et tiennent bon. À quelques rues de là, à Saint-Sulpice, un homme accro aux opiacés joue de la musique avec les instruments qu'il trouve, assis par terre.

D’habitude, j’ai plus de trucs que ça. Mais là c’est que de la merde.

À Saint-Germain-des-Prés, un restaurateur italien s'apprête à aller se coucher. Il ne voit personne depuis longtemps, car les bourgeois ont déserté les rues pour aller se réfugier, selon lui, à la campagne.

Rive gauche, de ce côté-là, il n’y a personne. Il faut aller rive droite.

Alors que la nuit devient plus sombre encore, des promeneurs nocturnes arpentent les rues désertes du Louvre et des Champs-Élysées. Ils n’ont pas d’attestations, profitent du silence et n’ont cure des amendes. 

On a 23 ans, se balader dans un Paris vide c’est pas un crime.

Il y a moins de monde et c’est beaucoup plus reposant de se promener ici. Paris la nuit, c’est beau, c’est magique. […] On n’a pas peur des contrôles. Ça dépend parfois, c’est déjà arrivé, mais 135 euros c’est rien. À tout casser, j’ai eu 5 amendes.

5h30, fin de parcours : le bois de Boulogne.
5h30, fin de parcours : le bois de Boulogne. Crédits : Fabienne Laumonier - Radio France

La traversée se termine au bois de Boulogne , alors que l’aube se rapproche. Le bois est désert, les chemins sont vides : un ou deux joggeurs, quelques rats, pas plus. Seuls les canards et les oies peuplent les lacs et points d'eau. Sur le chemin du retour, le dernier mot revient au taxi :

L’âme de Paris s’est envolée. C’est malheureux. Paris est mort…

  • Reportage : Fabienne Laumonier 
  • Réalisation : Emmanuel Geoffroy

Merci à Mohamed, à Loïc et aux boxeurs de la Villette, à Chékou et aux jeunes de la Goutte d’or, aux skaters parisiens, à Paolo, Victoria, Loïck, Darell et Amar. Merci enfin aux noctambules anonymes, travailleurs ou promeneurs, rencontrés au cours de la nuit. 

Musique de fin : "Lonely nights" de Hollow Coves Feat. Priscilla Ahn. 

L'équipe
Production
Production déléguée
Réalisation
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......