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En rentrant chez sa mère à 20 ans lors du premier confinement, Luc a pensé devenir devenir fou.

Le confinement sans devenir fou

28 min
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Lors du premier confinement, Luc quitte sa colocation insalubre pour retourner vivre avec sa mère à Genève, et manque de devenir fou. Née en Mauritanie, Gnamé est la troisième d’une fratrie de 5 enfants. Quand elle a 15 ans, ses parents annoncent qu’ils retournent vivre au pays, seuls.

En rentrant chez sa mère à 20 ans lors du premier confinement, Luc a pensé devenir devenir fou.
En rentrant chez sa mère à 20 ans lors du premier confinement, Luc a pensé devenir devenir fou. Crédits : Malte Mueller - Getty

On a souvent parlé des parents débordés par leurs enfants durant les confinements successifs : comment articuler sa vie professionnelle et sa vie parentale, comment travailler et éduquer, comment s’aérer et ne pas crouler sous la pression. Mais qu'en est-il de l'inverse ? Comment les adolescents et jeunes adultes ont vécu cet isolement, avec les membres de leurs familles ? Luc et Gnamé ont cru vaciller, chavirer, s'écrouler.

À 23 ans, Luc fait des études de théâtre à Paris. À l’annonce du premier confinement, il prend la décision de quitter sa colocation pour rentrer en Suisse chez sa mère. « Paris était devenu hyper anxiogène », confie-t-il. 

Les premiers jours se passent bien : la mère et son fils se retrouvent au calme et au vert, dans un grand appartement. Luc est confiant. Néanmoins, au bout de quelques semaines, Luc a l’impression de déranger : son style de vie diffère de celui de sa mère, qui ne manque pas de lui faire remarquer :

Au bout de 2 semaines, j'ai eu l'impression que je prenais trop de place, que je colonisais un peu son espace. Chez ma mère ça a toujours été très propre, très bien rangé, il n'y a rien qui dépasse. Il arrivait que je cuisine et que je me mette à manger alors que ma vaisselle n'était pas faite. Elle rentrait et elle n'aimait pas que l'évier soit rempli, qu'il y ait des poêles sur le plan de travail. […] Elle est énervée, je la vois énervée et je vois que ce qui l'énerve c'est moi, mes affaires. 

Très vite, Luc réagit aux remarques de sa mère et ressent une certaine pression. S’il essaie de faire des efforts, il a l’impression de déranger :

J’avais l’impression que je devais effacer mes traces dès que je changeais de pièce. […] Ma mère voit tout. Si j’ai pris trois tomates dans le frigo, elle sait qu’il manque trois tomates dans le frigo. Je mangeais seul et je déterminais mon repas par rapport à ma mère, je n'utilisais pas certains trucs dans le frigo parce que je me disais "je vais me faire engueuler si j'utilise ça".  […] J’avais l’impression de déranger quand j’étais là.

Au fur et à mesure que les jours passent, Luc a de plus en plus d'angoisses. Il appréhende les réactions de sa mère, commence à stresser quand il l'entend arriver. Les « crises » et disputes se multiplient, il a l'impression de marcher sur des œufs, il y a toujours une raison pour elle de lui envoyer des piques. Le contact est chaque jour plus difficile, si bien que le jeune homme en vient parfois à craquer.

Ma chambre c'est aussi chez elle, donc elle rentre dans ma chambre pour me lancer des petites phrases assassines. Elle vient me chercher jusqu'au bout. […] Jusqu'à ce que je pète un plomb et que je gueule "lâche moi !"

J’ai décidé de faire ma valise, je n'ai fait qu'une demi-valise avant de retourner sur mon balcon. Je tremblais… J’avais l’impression de devenir fou. 

Face à la pression, Luc en vient à se poser des questions sur la santé mentale de sa mère.

J’ai pensé que ma mère avait un truc incontrôlable. Elle avait besoin de venir me faire péter un plomb. J’ai commencé à la voir comme une source de danger dont je devais me méfier. Ce n’était plus quelqu’un de bienveillant en qui je pouvais avoir confiance. Il fallait que je fasse gaffe.

Après cette expérience éprouvante, Luc est rentré à Paris. Quand il pressent l’instauration d’un second confinement à l’automne dernier, il se résout à partir avec des amis, loin du nid maternel…

Gnamé, elle, est une jeune étudiante de 21 ans. Née à Nouakchott, la capitale mauritanienne, elle arrive en France à deux ans avec une partie de sa famille. Dès le CP, c’est une élève modèle, très studieuse et motivée. Arrivée au collège, elle poursuit son brillant parcours alors que ses parents lui font part d'un projet  :

Dès mes années collège, mes parents ont commencé à réfléchir à leur retour au pays. Pour eux c’était important de repartir en Mauritanie.

Les parents réunissent leurs enfants pour leur annoncer qu'ils vont tous partir en vacances ensemble, en Mauritanie, mais les parents resteraient là-bas, les enfants rentreront seuls en France. À 16 ans, Gnamé se retrouve chez son grand frère avec sa sœur de 14 ans et son petit frère de 8 ans. Le retour est, dit-elle, « mitigé » : 

Au moment de dire au revoir, c’était un peu dur. On a tous beaucoup pleuré, c’était difficile.

Rapidement, Gnamé doit s’occuper de sa jeune fratrie, en même temps qu'elle prépare le baccalauréat. Une charge maternelle se rajoute à ses études, elle console son petit frère qui ne s'habitue pas à l'absence de ses parents. 

Après le bac, Gnamé est prise en classes préparatoires aux grandes écoles à Paris. Son grand frère étant au chômage, elle doit subvenir à ses propres besoins et pallier le manque d’argent de son frère aîné. Elle multiplie les jobs étudiants, et essaye tant bien que mal de suivre le rythme exigeant de la prépa. Au bout d’un semestre, en période de concours blancs, elle craque. 

Quand vient le premier confinement, Gnamé est remplie d’appréhensions. Elle a abandonné la classe prépa pour suivre une double licence d’anglais et d’espagnol. Elle vit dans un appartement bruyant, cohabite avec ses neveux et nièces en bas âge dont elle partage la chambre, et peine à se concentrer. Les cours sont difficiles :

J’attendais la nuit pour travailler. J’avais sommeil parfois. Je ne suis pas productive la nuit, moi, mais je me forçais. C’était difficile au point que j’ai dû abandonner ma licence d’anglais parce que je n’arrivais plus à suivre…

Malgré la pression, Gnamé persévère. Elle veut réaliser son rêve d’enfant : devenir journaliste. Pour ce faire, elle tente d’intégrer une classe préparatoire pour les concours d’école de journalisme, notamment à Lille. Dans l’optique d’un potentiel déménagement, elle doit avoir l’aval de ses parents, qui n’ont jamais voulu que leurs enfants partent loin d’eux durant leur enfance, en colonie de vacances ou classe de neige…

Reportage : Pauline Maucort

Réalisation : Emmanuel Geoffroy

Merci à Gnamé, Luc, et Louison Brisère.

Musique de fin : « Toronto (Unabridged) », Silverstein - Album : I Am Alive In Everything I Touch, 2015 - Label : Rise Records.

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