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Musculation en plein air à Santa Monica, en 1956.

Le sport comme une drogue

28 min
À retrouver dans l'émission

Servane fait jusqu’à six heures de sport par jour et ne peut envisager de s’en passer ne serait-ce qu’une journée. Ce qu’on appelle sa “bigorexie” prend racine dans son enfance... Elle raconte.

Musculation en plein air à Santa Monica, en 1956.
Musculation en plein air à Santa Monica, en 1956. Crédits : Gene Lester - Getty

Célibataire et sans enfants, Servane organise toute sa vie autour du sport, un plaisir qui est devenu une addiction. Aujourd'hui âgée de 48 ans, elle est fille de professeurs et sportifs. Si elle a toujours été bonne élève, elle ne s’est jamais sentie à l’aise à l’école : en tant que fille de prof, elle a souvent été soupçonnée de favoritisme par ses camarades.

Il y a tout le temps ce regard. Je ne sais pas ce que les autres pensent, et je n’ai pas du tout confiance en moi.

Quand elle est jeune, Servane s’entoure de garçons et fait des « sports de garçons », comme le football. Elle ne se sent pas à l’aise en tant que fille :

Je suis une fille mais je ne veux pas le reconnaitre. […] Mon corps, je le gomme, je veux pas le voir. Je fais comme si j’étais un garçon. On disait « garçon manqué », à l’époque : j’étais ça, y compris dans mon corps. Et quand on me prenait pour un garçon, je trouvais ça génial !

À mesure que sa scolarité avance, Servane se sent toujours aussi mal. Elle ne veut pas grossir, si bien que la cantine du lycée est une épreuve pour elle. Dès l’obtention de son bac, l’adolescente qu’elle est décide de partir pour Angers : elle souhaite devenir traductrice. D’abord enjouée, Servane entre dans la désillusion. La réalité n'est pas à la hauteur de ses espérances : 

De nouveau, le regard des autres me pèse, et l’absence de mes parents me pèse énormément.

L’étudiante décide alors de se rapprocher de ses parents. Elle déménage à Strasbourg, dans un appartement qui donne sur un jardin public où elle peut courir. C’est à cette occasion qu’elle découvre que le sport lui est nécessaire :

Je me rends compte que j’ai absolument besoin du sport et que je vais perdre l’équilibre si je n’en fais pas tous les jours. 

Source de détente et de bien-être, le sport devient un besoin vital. Alors qu’elle est jeune fille au pair sur la Côte d’Azur, l’addiction lui tombe dessus. Enfermée dans cet « enfer doré » pendant trois semaines et sans aucune activité sportive, elle craque.

Un jour, je n’arrivais pas à me lever. Le médecin est venu et a détecté que je n’étais pas capable, maintenant, de supporter psychologiquement le manque d’activité tous les jours. 

Si la jeune femme obtient son diplôme de traductrice, son obsession pour le sport la conduit à refuser tout emploi salarial, auquel elle préfère le télétravail plus fluide et moins contraignant : 

À ce moment, je m’aperçois que tout ce qui avait commencé à l’adolescence s’installe définitivement. Je continue à gommer mon corps plus que jamais. […] Je déteste faire du sport avec des filles, parce qu’elles causent tout le temps. Avec les garçons, c’est différent.

Son activité sportive l’amène à un état proche de la jouissance : 

C’est une vraie jouissance qui arrive, où je suis presque dans un état second. 

Servane fait plusieurs heures de sport par jour : deux à trois heures le matin, deux heures l’après midi. Elle se lève aux aurores pour faire du vélo seule dans les bois, se sent exister et profite. Elle roule même en cas de danger, même dans des conditions extrêmes.

Je commence à me dire que le sport est une pathologie, car je ne peux pas m’en passer. C’est pas que je ne veux pas, c’est que je ne peux pas. Si je ne le fais pas, je vais me déprécier, me sentir mal. […] Je suis passée du sport-plaisir au sport-obligation, sport-addiction. 

En mars 2020, à l’orée du confinement, Servane essaie d’assurer ses arrières. Elle passe une matinée à chercher un vélo d’appartement pour traverser l’isolement de la meilleure des façons. Et ce vélo l’a « sauvée ». Lorsqu’elle entend le terme de « bigorexie » à la radio, Servane n’en revient pas : elle peut enfin mettre des mots sur son addiction.

L’addiction n’est pas sans répercussions sur sa vie : la sportive ne dégage aucun moment pour une autre forme de plaisir ou de loisir quelconque. Son existence n'obéit qu'à cette activité, dont elle compare notamment les effets à ceux de l'héroïne. 

Je suis clairement addict. Je n’ai jamais été en couple. Une fois que ma journée de travail est terminée, je ne laisse la place pour rien d’autre.

Que ce soit la famille, les proches ou les amours, tout en pâtit...

  • Reportage : Rémi Dybowski-Douat
  • Réalisation : Cécile Laffon
  • Mixage : Valentin Azan-Zielinski

Merci à Servane Heudiard, dont le livre Bigorexie est disponible ici.

Musique de fin : "Under pressure" de Queen & David Bowie. 

Pour aller plus loin :

Bibliographie

Bigorexie - Le sport, ma prison sans barreaux

BigorexieÉditions Bold, 2021

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