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Les enfants enlevés d’Éthiopie

28 min
À retrouver dans l'émission

Nés en Ethiopie, ils ont été adoptés comme des milliers d’autres enfants éthiopiens. Arrachés à leur famille par une association malveillante, ils ont atterri dans des familles françaises qui souhaitaient adopter. Aujourd'hui adultes, ils ont pu renouer des liens avec leur famille éthiopienne.

(Photo illustrative).
(Photo illustrative). Crédits : Per-Anders Pettersson - Getty

Ce sont des histoires marquées par le mensonge et la dissimulation, où se mêlent et s'emmêlent des violences symboliques et physiques, des identités clivées, troublées, brisées. Ils sont nés en Éthiopie mais ont été enlevés à leurs familles, adoptés par le biais d’une association catholique, les Enfants de Reine de Miséricorde.

Samuel est l’un d’eux. Il arrive en France en 1996 avec ses deux sœurs. Il se rappelle peu de ses parents biologiques, qui meurent dans son enfance. Avant son adoption via les Enfants de Reine de Miséricorde, il est placé dans un orphelinat.

Je n’étais pas préparé à un départ pour la France. On nous a nettoyés comme des voitures pour qu’on soit présentable. 

Quand il rencontre ses parents adoptifs, catholiques très pratiquants, Samuel reste dans l’incompréhension. Avec ses deux sœurs, il arrive dans le Limousin au sein d'une famille de six enfants, dont deux sont adoptés. 

Son quotidien est marqué par l’absence de plaisir : l’éducation est sévère, ponctuée de corrections corporelles. Si Samuel n’a que peu de souvenirs, il se rappelle son inimitié...

Ils me dégoutaient un petit peu. Lui avait une barbe qui me révulsait. Je trouvais qu’ils sentaient mauvais, je les trouvais moches et effrayants.

À mesure qu’il grandit, les coups et violences augmentent. Sa première sœur finit par quitter le foyer après une scène de violences avec la mère adoptive :

Elle lui mettait des coups sur la tête. Ma soeur s’est levée et l’a plaquée contre le mur, et elle est partie. Là, ça a été un prétexte pour dire que ma soeur était extrêmement violente, que c’était un danger et qu’il fallait la placer.

La seconde sœur de Samuel finit aussi par partir, avant qu’il ne parte lui-même loin de Paris, sans le sou, sans personne.

Je n’ai même pas le sentiment d’avoir été désiré, en fait. Je ne les appelle même pas mes parents, car il n’y a rien en commun entre des parents et ces personnes-là, rien de positif qui nous relie.

Il y a quelques mois, le jeune homme entre en contact avec d’autres enfants adoptés par l’intermédiaire des Enfants de Reine de Miséricorde. Il prend alors conscience que son cas est loin d’être isolé : son identité, comme celles d’autres enfants, a été annihilée.

Ils ont changé toute mon identité. Comme si je n’avais pas d’histoire individuelle. Mon histoire a été éradiquée. 

Malgré les tentatives de dissuasion qu’il rencontre, Samuel parvient à retourner en Éthiopie et rencontrer toute sa famille, y compris son grand père maternel :

Il m’a raconté comment il était venu devant l’orphelinat pour nous prendre chez lui, nous récupérer, et comment on lui avait même interdit de nous voir. Ça ressemble un peu à un enlèvement, quoi. […] Je me demande comment j’ai pu être dépossédé d’une telle partie de ma vie.

Julie, elle, a aujourd’hui 24 ans. Issue d’une famille modeste, elle passe une enfance agréable dans une ville au sud d’Addis Abeba, la capitale éthiopienne. Quand son père meurt dans un accident de voiture, Julie voit sa mère se battre avec les difficultés pour s’occuper de ses filles.

Un jour, elle annonce à Julie qu’elle doit partir : elle et sa sœur iront en Amérique. Quand elles s’en vont, les deux sœurs sont prises en charge par un homme qui les attend dans la rue. Au cours du voyage, ce dernier affirme : 

« Tu vas devoir dire que ta mère est morte de maladie. » Je ne comprenais pas pourquoi. 

Emmenées à l’orphelinat, les deux filles sont lavées comme des objets, rasées puis apprêtées. Quand des Européens visitent l’orphelinat,  c’est la fête : on feint le bonheur avant que certains enfants ne disparaissent le soir même, adoptés. Vient le jour où c’est au tour des deux sœurs. Comme Samuel, Julie ne s’attend pas à ce qui va advenir :

Je n’avais aucune idée d’où j’étais, même quand je suis arrivée à Roissy. Pour moi, j’étais en Amérique, parce que je n’avais ni connaissance de Paris, ni de la France. 

Très vite, les relations de Julie avec sa mère adoptive se tendent. Julie refuse de voir sa mère biologique remplacée. Sauf que le couple pense voir adopté des orphelines… 

À l’école tout se passait bien, mais à la maison c’était vraiment difficile. Je voulais fuguer, c’était trop compliqué d’être dans ce monde. J’étais dans un nouveau monde, mais je ne pouvais pas oublier l’ancien [l’Éthiopie]. Un jour, j’ai pris 37 cachets. Lorsque j’ai fait ça, mes parents étaient fatigués. J’étais trop en ébullition.

Son père adoptif essaie pourtant d’éclaircir l’histoire. Après avoir reçu certains renseignements, Julie en vient à écrire une lettre à sa mère biologique, qui lui répond un an plus tard en lui expliquant qu’elle la battait, ainsi que sa soeur, car elle n'arrivait pas à faire autrement.

Lasse de cette histoire mouvementée, Julie déménage à Paris. Elle finit par renouer avec son ancienne vie et Sara, son ancien prénom. En 2017, sa mère biologique refait surface dans sa vie par l’intermédiaire des réseaux sociaux. C’est à cette occasion qu’elle renoue avec elle, l'entend de vive voix au téléphone, et découvre tous les mensonges, toutes les manipulations, toutes les raisons de ces années difficiles...

J’ai eu tellement de peine pour ma mère. Qu’elle ait du subir tout ça, c’est inhumain… 

Retrouvez toute l'enquête de Causette « Les Enfants de Reine de Miséricorde » par Anna Cuxac et Alison Terrien : 

Episode 1 : Les orphelins ne l'étaient pas

Episode 2 : Escroquerie aux parrainages ? 

Episode 3 : Les familles adoptives portent plainte 

  • Reportage : Alain Lewkowicz
  • Réalisation : Yaël Mandelbaum

Merci à Saba, Julie et Samuel.

Musique de fin : "Before you turn", Gerald Toto - Album : À l’automne, EP, 2019.

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