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Habiter un bidonville

29 min
À retrouver dans l'émission

Bagnolet, dans le 93, à la lisière de Paris, est un chantier permanent. De nouveaux habitants affluent en permanence, non loin d'un campement de personnes roms. Comment vivent les gens qui habitent ce bidonville ?

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Photo prise sur le lieu Crédits : Alice Babin

Nos rêves de maisons portent l’affirmation, envers et contre tout, d’une confiance en l’avenir. 

Tout est dit dès le début de cet essai de Mona Chollet, intitulé Chez soi. Une odyssée de l'espace domestique, et paru en 2015 aux Editions de la Découverte.

Aujourd'hui dans Les Pieds sur Terre, trois histoires d’habitants de bidonvilles avec, comme fil rouge, la ville de Bagnolet, en Seine-Saint-Denis. Comment vivent les habitants de bidonville ? Comment habiter ces espaces de la marge, de l'entre-deux et de la précarité ? Comment parviennent-il à construire un foyer, un "chez soi", envers et contre tout ? Comment imagine-t-on demain, quand on doit faire avec rien ?

Habiter au quotidien 

Rencontre d'abord avec Viorika, vendeuse chez Emmaüs, qui ce jour-là est pratiquement seule sur le campement. Le mercredi, à Montreuil, la ville d'à côté, c'est un jour de marché important où les Roms du coin tentent de vendre quelques trouvailles, et la plupart des habitants du bidonville sont partis pour y travailler. Viorika a profité de ce moment de calme pour cuisiner, nettoyer, laver ses vêtements, et se reposer.

Mon mari m'a construit ma baraque. [...] Quand les gens déménagent, je récupère de la vaisselle, des tables, tout ce qui est bon pour moi, je récupère. Viorika

Comme la famille n'a pas accès à l'électricité, elle se branche sur le réseau de Bagnolet. 

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Photo prise sur le lieu Crédits : Alice Babin

"On est que de la famille ici."

Marcel, le fils de Viorika, est né en Roumanie. Il habite dans une baraque avec sa femme et ses deux enfants, environné d'oncles, de cousins, de tantes, et de beaux-parents.

Comment penser demain, dans une telle installation, dans une telle précarité ?

Si je devais partir d'ici, je regretterais cette baraque. La vérité. On dérange pas, parce qu'on est tranquille ici, on est bien avec la famille. Marcel

Marcel dit aimer cet endroit et veut y rester, malgré son insalubrité. C'est qu'un attachement au lieu s'est construit, progressivement, et qu'il se sent là chez lui. Le bidonville est devenu son foyer. Pourtant, le campement peut être démonté à tout moment, et les habitants expulsés. Ce n'est pas là le seul risque, car les incendies en bidonville sont fréquents. En 2019, à leur arrivée, Marcel et sa famille ont dû faire face à la destruction de leur baraque par les flammes.

C’est pas une maison, c’est une baraque. Une maison, c’est une maison, tu as des possibilités, t'as une douche, tu restes bien tranquille. Mais ici, pas de douche, pas de cuisine. [...] [Une maison,] c'est pas comme la baraque, c'est confortable. Marcel

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Photo prise sur le lieu Crédits : Alice Babin

De l'habitat précaire à l'habitat pérenne 

Mitko a aussi vécu à Bagnolet, dans un autre bidonville, en 2004. Il a trente-six ans et il est traducteur du bulgare vers le français. Aujourd'hui, et depuis près de dix ans, Mitko vit en appartement, dans une cité en banlieue parisienne. Il se souvient de sa vie en baraque, sans eau ni électricité, obligé d'aller chaque jour aux bains publics pour se doucher.

L'été, c'est bien. Mais l'hiver ça commence, la pluie, la boue, tu dois marcher sur la boue, il n'y avait pas d'asphalte, il n'y avait rien. [...] Quand j'ai vu la première fois Bagnolet, j'étais choqué. J'ai dit : "Mais c'est ça la France ?" J'ai vu le marché aux puces, il y avait de la saleté un peu partout. Je m'imaginais que c'était mieux la France, comme à la télé, la Tour Eiffel et tout ça. Mitko

Pour lui, rejoindre sa famille qui habitait dans le bidonville était au début "quelque chose d'amusant", d'"intéressant". Mais il se lasse peu à peu de ces conditions de vie difficiles, jusqu'au moment où le bidonville est détruit par un incendie.

C'est un peu la fin et un peu la chance on peut dire, parce que ça commençait à être dur, et avec le froid, on commence à rêver d'un endroit pour se mettre, un endroit fermé, où on peut allumer le chauffage. Mitko

Face à l'absence de réaction de la municipalité, les habitants du bidonville décident d'occuper la mairie. Pour répondre à leur détresse, la mairie lance alors un projet de village d'insertion.

On était dans une chambre de douze mètres carrés à quatre personnes. [...] C'était un peu comme dans une prison. Mitko

Mitko atterrit ensuite dans un foyer de jeunes travailleurs. Il vit aujourd'hui dans un appartement, soulagé d'avoir amélioré sa situation matérielle, mais la vie en communauté lui manque malgré tout. 

C'est trop trop triste la vie dans un appart. [...] On n'arrive pas à s'habituer. On est enfermé chacun dans son appart, tu vois personne. Pour voir quelqu'un, tu dois prendre un rendez-vous. Avant, on était tout le temps ensemble, on faisait des choses ensemble, c'était bien. [...] J'ai un travail, j'ai un logement, mais ça me rend pas heureux, parce que [...] quand tu es pauvre, parfois tu es plus heureux que quand tu as des choses [...]. C'est pour ça qu'on dit chez nous : "Quand tu es bête, tu es plus heureux." Mitko

Aujourd'hui, le bidonville a disparu, et les baraques ont été détruites. Les habitants du bidonville ont été relogés, plus ou moins provisoirement, ou essaient de construire un nouveau foyer ailleurs.

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Photo prise sur le lieu Crédits : Alice Babin

Remerciements : merci à la famille et aux amis de Viorika et Marcel, à Mitko, à Madame Victor et son équipe, et à Olivier Peyroux de l’association Trajectoires.   

Pour aller plus loin : 

- Exposition "Habiter le campement" à la Cité de l'Architecture et du patrimoine, 2016.

- Jan Yoors, Tsiganes. Sur la route avec les Rom Lovara, Phébus, 1990.

- Mona Chollet, Chez soi. Une odyssée de l'espace domestique, Editions de la Découverte, 2015.

- "Episode 1 : Le temps des chiffonniers", "Ce qui reste : vie et mort des objets", une série documentaire de Laëtitia Druart, réalisée par Anne Fleury, LSD, La Série documentaire, France Culture, 2021.

Reportage : Alice Babin

Réalisation : Emily Vallat 

La musique de fin est un morceau instrumental de Kokoroko, "Abusey Junction".

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