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Les entrepôts de Lubrizol et de Normandie Logistique en feu, le 26 septembre 2019.

Retour à Lubrizol

28 min
À retrouver dans l'émission

Lubrizol, deux ans après, que sait-on des effets de l’incendie sur notre santé et sur l’environnement ? Enquête. Première partie.

Les entrepôts de Lubrizol et de Normandie Logistique en feu, le 26 septembre 2019.
Les entrepôts de Lubrizol et de Normandie Logistique en feu, le 26 septembre 2019. Crédits : Honorine Nail-Juré

Vous faisiez quoi le 26 septembre 2019 ? Je me souviens très bien de ce jour-là.

J’étais en Espagne en vacances, avec Jérôme et Mila, mon conjoint et ma fille, dans une petite maison familiale, face à la mer. Mila avait presque trois ans, nous aimions prolonger l’été chez ma grand-tante Solange, qui nous laissait la maison pour le temps qu’on voulait. Trois semaines plus tôt, de violents orages avaient entraîné des inondations historiques et dévasté le sud-est de l’Espagne. Nous suivions les actualités avec angoisse, Solange et la famille sont en plein dedans. Il y avait eu au moins dix morts, et des disparus. Il était tombé six mois de pluie en quarante-huit heures. Nous avions hésité à venir, nous ne savions même pas si l’aéroport d’Alicante allait rouvrir à temps. J’avais déjà pris les billets, et nous avons tenté notre chance. Solange avait prévenu : "Je ne pense pas que vous pourrez vous baigner, la mer s’est mélangée à la terre, elle n’a pas encore été décontaminée", elle disait. Elle avait raison. Mais nous étions si heureux d’être là qu’on avait pris le risque (et nous sommes tombés malades tous les trois).

Ce matin-là, je me suis réveillée à neuf heures.

Les yeux encore flous, j’ai allumé mon téléphone. Une dizaine d’appels en absence et autant de messages, inquiets : 'Comment tu vas, et ta famille ? T’es où ? On s’inquiète. Donne des nouvelles !' Des personnes que je n’avais pas vues depuis des années ... Un peu comme les messages qu’on a tous reçus au moment des attentats du 13 novembre 2015.

Il se passe autre chose.

Les alertes du Monde se succèdent.

"Une usine classée Seveso seuil haut brûle à Rouen."

"Un énorme panache de fumée noir recouvre la ville."

"Une vision d’horreur."

On ne sait pas encore s’il y a des morts ou des blessés.

Dans la maisonnette en Espagne, je m’installe sur le canapé du salon. Mila prend son petit déjeuner dans le silence. Papa dort.

A midi, une autre information vient effacer la mienne.

La mort de Jacques Chirac tourne en boucle sur toutes les chaînes.

À Rouen, ça pue de plus en plus.

Ma sœur Marie a accouché il y a seulement huit mois, je pense à elle, et au petit Nathanaël.

Je suis inquiète.

J’appelle. Elle ne répond pas.

Dans son village, à dix kilomètres de l’usine, le téléphone passe mal. Ou elle l’a peut-être coupé. Elle l’éteint souvent, à cause des ondes.

Mon frère, lui, vit à trois kilomètres de Lubrizol, dans le quartier de la gare avec Honorine. Honorine travaille à la fac, mais son vrai métier, c’est photographe. Elle a pris une photo saisissante, qu’elle a tout de suite postée sur Facebook.

C’est la première image que j’ai vue de l’incendie. Sur la photo, le panache de fumée noir semble interminable. Il mesure vingt-deux kilomètres, diront les actualités.

Plus tard, Honorine m’a raconté qu’elle s’est ensuite précipité pour fermer les volets, et qu’elle a passé toute la journée enfermée seule dans le noir et la puanteur.

Mon frère avait dû partir travailler, il avait un chantier du côté de Mantes-la-Jolie, et s’était levé à cinq heures.

Les écoles ferment, rouvrent, referment. Le préfet de Normandie, Pierre-André Durand, minimise. Que ce soit vraiment grave ou pas, la préoccupation immédiate, c’est de rassurer les habitants pour éviter un mouvement de panique.

Mais tout le monde a peur. "Le décalage entre ce qu’on nous dit et ce qu’on vit est trop fort." "L’odeur est insupportable, où que tu ailles, elle est là, t’imprègne, te poursuit jusque dans ton lit."

Mais au fait, c’est quoi, Lubrizol ?

Le groupe américain est l’un des plus puissants au monde. Il réunit des sociétés de secteurs très différents : dans l’agroalimentaire (Coca-Cola, Heinz), l’industrie ou encore le secteur bancaire, avec des parts dans des établissements financiers comme JPMorgan ou American Express. Il vend des composants chimiques aux industries cosmétiques, mais est surtout spécialisé dans la fabrication d’additifs pour les huiles pour moteur et les carburants.

Dans le monde, un véhicule sur deux roule avec du Lubrizol dans le moteur.

Depuis 2011, le groupe appartient à Warren Buffett, quatrième fortune mondiale. Le milliardaire américain avait alors déboursé plus de huit milliards d'euros pour racheter Lubrizol, par le biais de son fonds d'investissement Berkshire Hathaway. Un investissement rentable ! En 2018, Lubrizol a réalisé un chiffre d'affaires de plus de six milliards d'euros.

Dans un article du 2 octobre 2019 (Lubrizol et Warren Buffett : quels liens ? (francetvinfo.fr)), la journaliste de L’Opinion Fanny Guinochet écrit : "Mais Warren Buffet détonne : il a été un des premiers milliardaires à demander à payer plus d'impôts, estimant que "les riches sont sous-taxés par rapport au reste de la population". Il a demandé à ce qu'il y ait plus de femmes dans les conseils d'administration. Cet été (2019), il a aussi cédé plus de trois milliards et demi d’euros d'actions de sa holding à des fondations caritatives et prévu de léguer l'essentiel de sa fortune, non pas à ses enfants, mais à des associations. Reste à voir maintenant s’il va faire un geste pour l’usine Lubrizol de Rouen et l’écosystème qui pâtit de l’incendie."

À Rouen l’usine est implantée depuis 1954 ... en pleine ville, à côté de dix-neuf autres usines classées Seveso, c’est-à-dire à haut risque, à cause des produits qui y sont fabriqués, transformés et stockés. Lubrizol est classée Seveso seuil haut. 

Quand on vit à Rouen, on sait qu’on respire mal. On le sent. Ce n’est pas pour rien qu’on appelle la ville le "pot de chambre de Normandie". Il pleut, et ça pue. Heureusement il y a aussi des merveilles, à Rouen. Notre cathédrale - l’une des plus hautes de France, fierté locale -, et ma famille ! 

Ma mère et mon beau-père, mes deux frères, ma sœur, mon père et ma belle-mère. Ils ont tous vécu l’incendie, de plus ou moins près.

Pourquoi on vous parle de Lubrizol aujourd’hui ?

Ce n’était pas juste un accident.

Deux ans après, on continue d’en parler aux repas de famille.

Ça a été un choc et un traumatisme collectif, qui dure dans le temps et dont on ne connaît pas encore toutes les conséquences.

Il n’y a pas eu de morts sur le moment. Ni de blessés. Mais une telle pollution, dix mille tonnes de produits toxiques partis en fumée, a-t-elle eu des effets sur le long terme, sur la santé des habitants ? Et sur l’environnement ? 

Doit-on croire la thèse officielle ? C’est le plus gros accident industriel en France depuis vingt ans, et il n’aurait pas contaminé l’environnement, et n’aurait donc pas eu d’impact sur notre santé.

J’ai donc décidé d’y aller, de nombreuses fois, pour savoir.

Voici la première partie de notre enquête.

Remerciements : Simon de Carvalho, David, Robin, Alfonso, Christophe Holleville, Isabelle Striga, Emmanuelle Maddocks, et ma famille.

Reportage : Anaëlle Verzaux

Réalisation : Clémence Gross

La chanson de fin est "Obstacles" de Syd Matters.

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