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"En prépa, on bouffe, on avale, mais on ne digère pas"

28 min
À retrouver dans l'émission

Noémie, Serena et Marc ont arrêté leur scolarité en plein milieu de leur classe préparatoire. Ils racontent pourquoi et comment ils en sont arrivés là.

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En bibliothèque Crédits : Kundoy - Getty

Aujourd'hui dans Les Pieds sur Terre, trois histoires de prépa, ou comment Noémie, Serena et Marc ont dit non à la préparation de l'Ecole normale supérieure, et interrompu leur cursus en prépa littéraire. Delphine Dhilly est partie à la rencontre de ceux qui ne savaient pas très bien ce qu'ils faisaient là, ceux qui ont craqué, et qui ont osé claquer la porte, refuser tout de go les attentes familiales, les exigences extrêmes des professeurs, la compétition et la violence symbolique. 

"Pour dans quatre jours, je dois apprendre ma géo, l'histoire, déchiffrer la Politique d'Aristote en culture G, et être à l'aise en anglais. Aie, aie, aie. Bon, il est temps que je dorme." 

Noémie est bonne élève en terminale littéraire, sa prof de philo lui conseille d'aller en prépa. Elle s'inscrit et commence l'année d'hypokhâgne, mais rapidement noyée par la quantité de travail qu'elle doit fournir, elle a du mal à se lever, arrive en retard, ou va au cinéma au lieu d'aller en cours. 

Au petit concours, j'ai eu 12 en français, 4 en anglais, 5 en histoire, c'est tout ce que je sais. [...] En ce moment j'y arrive plus du tout, je foire tout, même les trucs faisables. [...] J'ai remarqué que je parle de taf à chaque page, et ce en disant exactement la même chose : que je ne fais rien. D'ailleurs c'est confirmé, je suis avant-dernière. Bravo. Putain la claque que j'ai prise. J'avais envie de pleurer toute la journée. Pourquoi je ne travaille pas ? Noémie

Les profs étaient durs, se souvient Noémie, et n'hésitaient pas à dire aux élèves de quitter la prépa s'ils ne parvenaient pas à suivre le rythme et à encaisser les mauvaises notes, la compétition et les classements. Aujourd'hui, elle critique cette pédagogie dure, qui ne donne pas d'espoir à ceux qui n'y arrivent pas, et qui pousse les élèves à abandonner leur cursus.

Ils nous balançaient les copies au visage en nous disant qu'on était des nazes. Moi je suis passée de 18 ou 19 [...] à 4. [...] Soit tu faisais partie des meilleurs, soit c'était pas la peine d'être là. [...] Au début de l'année, on était une quarantaine à peu près, vers la fin [...] on n'était plus que 25. Noémie

Noémie arrête la prépa, et trouve un travail de serveuse. Elle s'inscrit ensuite à la fac, "un autre monde", qu'elle adore, mais qui représente surtout "un soulagement total". Elle découvre les syndicats, les assemblées générales, la vie étudiante. Noémie retrouve confiance en elle, s'épanouit et décroche sa licence avec de bonnes notes.

L'étudiant était à nouveau mis au centre des études, et plus le contraire. Noémie

"Je voyais devant moi une année pleine d'apprentissage et d'ouverture d'esprit."

Serena a grandi à Bagnolet, dans un milieu plutôt populaire. Elle a toujours été la meilleure de sa classe, elle aime apprendre, lire, écouter, elle aime ses profs, elle aime l'école et s'épanouit au lycée. Elle fait la fierté de ses parents. 

La prépa pour moi, c'était la continuité d'un lycée que j'avais énormément aimé. [...] Mes profs m'avaient encouragée à le faire et je me suis dit que ce serait une bonne expérience parce que ça me permettrait de réfléchir un an de plus à ce que j'allais pouvoir faire plus tard. [...] Je me suis dit : la prépa, ça va me donner une méthode de travail, je vais continuer à apprendre plein de choses. Serena 

Elle entre en classe préparatoire au lycée Fénelon à Paris. Pleine d'espoir, elle s'attend à rencontrer des gens intéressants parmi ses camarades et ses professeurs, et à trouver en cours une stimulation intellectuelle constante. Elle déchante rapidement, et se heurte à l'élitisme des classes prépas. 

Ils nous l'ont dit : "Vous êtes l'élite de la France." - moi j'étais là au milieu avec mes grands yeux, en me disant : "Mais de quoi ils me parlent ? L'élite de la France ? Mais qu'est-ce que j'ai fait ? J'ai rien fait pour être l'élite de la France." Serena

Assez rapidement, Serena comprend que ses camarades sont excellents en classe et qu'ils ont tous eu mention très bien au bac. Le premier jour est rude pour la jeune fille, qui se rend tout de suite compte qu'elle "n'aur[a] pas [s]a place" en prépa. Intéressée, pleine d'élan, elle travaille énormément, apprend beaucoup de choses, mais, malgré son endurance, la fatigue la rattrape progressivement, et elle finit par se poser des questions sur ses capacités.

On comprenait pas pourquoi on était si lentes, et pourquoi c'était si laborieux. [...] J'étais complètement morte. D'ailleurs sur mes photos à l'époque, je suis verte, physiquement verte. J'avais la peau verte. Serena

Serena se jette à corps perdu dans le travail, mais elle prend peu à peu la prépa en grippe, car elle a l'impression que son travail ne paye pas. Déprimée, elle souffre de la solitude de son quotidien, et de la "froideur intellectuelle" de ses professeurs, qui ne lui donnent pas du tout confiance en elle et restent très distants, sans la considérer comme une personne à part entière. 

J'avais beau travailler, m'investir avec toute la force que j'avais et toute l'énergie de ma jeunesse, ça servait à rien. J'avais quatre, cinq, j'avais des appréciations abominables. [...] Les efforts, je les fournissais, et je savais pas comment je pouvais en fournir plus. [...] J'avais personne qui m'encourageait. [...] J'avais pas la joie qu'on a d'apprendre. Serena

Serena mange énormément, "pour combler un manque, un vide affectif", dort peu, et ressent les effets de la prépa "dans [s]on corps et sur [s]on visage". Ses parents s'inquiètent pour elle, lui demandent si elle est sûre de vouloir continuer la prépa, mais elle les renvoie dans leurs foyers, convaincue qu'elle doit aller au bout de ce qu'elle a entrepris.

On oublie un peu qui on est. [...] Moi je venais de banlieue, et j'avais quelque chose à prouver aux autres, à la société et à moi-même. [...] Je me suis oubliée. Et mon corps m'a rappelé qu'il fallait pas que je m'oublie totalement. Serena

Un jour, l'une de ses amies l'appelle pour lui dire qu'elle a décidé d'arrêter la prépa. C'est le déclic pour Serena. 

"Ecoute, je voulais pas te le dire parce que t'es têtue, mais oui, arrête, pitié, arrête ! Tu ne vas pas bien, et ça se voit, et ça s'entend et ça se sent, donc arrête." Et quand [ma mère] m'a dit ça, toute la pression est tombée, et j'ai pleuré pendant trois jours, j'ai pleuré de soulagement, d'énervement, de tout, [...] de ce temps perdu. Serena

Serena arrête la prépa avant la fin de l'année, pour dépression, et prend du Xanax pendant quelques temps. Elle reste marquée par cette expérience, qui lui a laissé des "lacunes", des "blocages", et dont elle met un an à se remettre. 

Je suis incapable de lire. Alors que gros paradoxe, pour aller en prépa il faut être un fervent lecteur, ce que j'étais, et j'adorais lire. [...] Je lis par obligation, mais je lis pas par plaisir, et je lis plus de romans, et je vais plus au théâtre non plus. [...] Ça m'a dégoutée. On bouffe, on avale, mais on digère pas du tout. Serena

Elle garde des difficultés à travailler, des difficultés de concentration, qui lui font dire qu'elle ne s'est pas encore complètement remise du traumatisme de la prépa.

Serena
Serena Crédits : Delphine Dhilly

Et après la prépa ?

Je crois que j'étais le seul mec de province dans ma prépa, sur cinquante personnes. Marc

Marc aime l'histoire, le latin, mais s'intéresse moins aux autres matières. De fil en aiguilles, il a des mauvaises notes, se désintéresse de sa scolarité, décroche peu à peu et cesse de venir en cours. De la prépa, il retient un point positif, le fait d'être "encadré". Il passe alors des concours de la fonction publique, et réussit le concours de la police.

Si je me sers de trucs de prépa ? Ça m'a apporté une certaine culture, mais honnêtement, non. Marc

Remerciements : merci à Noémie, Serena et Marc, Marius, Violaine, Margaux, Stéphanie, Jodie et Géraldine.

Reportage : Delphine Dhilly

Réalisation : Peire Legras (et Clémence Gross)

Première diffusion : le 14 janvier 2015.

La chanson de fin est "Imitosis" d'Andrew Bird.

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