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Une jeune femme en plein tournage avec son smartphone et son ring light

Ma vie d'influenceur

28 min
À retrouver dans l'émission

Trois histoires d'influenceurs, avec un agriculteur qui fait des vidéos YouTube, un jeune qui est devenu une star dans son lycée grâce à une vidéo TikTok vue six millions de fois, et une ancienne influenceuse repentie, qui en a eu assez de ce monde d'apparences.

Une jeune femme en plein tournage avec son smartphone et son ring light
Une jeune femme en plein tournage avec son smartphone et son ring light Crédits : Leo Patrizi - Getty

“Mon métier, c’est agriculteur, et la cerise sur le gâteau, c’est YouTube.”

À quarante ans, David est agriyoutubeur : il est agriculteur céréalier en Indre-et-Loire et vidéaste à succès sur YouTube. Rien ne le destinait à embrasser ce métier : pourtant, après avoir été banquier et comptable pendant plusieurs années, il décide de reprendre la ferme familiale en 2014. 

Très rapidement, David commence à faire des vidéos pédagogiques pour parler des rouages de sa profession, sur une chaîne YouTube baptisée La Chaîne Agricole

On a les réseaux sociaux à portée de main, c’est une aubaine. J’ai saisi l’opportunité de faire des vidéos sur Internet à portée de tous. David

Contre toute attente, le succès grandit timidement. David cède à la pression des internautes qui l’exhortent à montrer son visage. C’est en se dévoilant et en incarnant son métier que l’audience explose.

Je n’incarnais jamais l’agriculteur face caméra. Je ne voulais pas montrer mon visage, car je craignais le côté négatif des réseaux sociaux, la critique. Je craignais qu’on me jette des cailloux, des tomates, que mon métier soit pas apprécié, ou que les gens viennent m’embêter à la ferme. [...] Au bout d’une année, j’ai tourné la caméra, j’ai pas montré que le matériel, et je me suis montré. En passant ce cap, ça a fait clairement décoller l’audience. David

David ouvre d’autres comptes sur les réseaux sociaux, comme Twitter et Facebook. Son activité de youtubeur commence à lui rapporter de l’argent - une rémunération qui s’apparente, pour lui, à un complément de salaire.

Mon métier principal, c’est d’être agriculteur, et la cerise sur le gâteau, aujourd’hui, c’est YouTube. David

Fort de son succès, David espère éveiller les consciences et parler de son métier à une audience plus large. Son métier d’agriyoutubeur le mène en février 2018 à Paris, dans les plus hautes sphères du pouvoir …

Avant de rencontrer le président, j’étais très très stressé. À chaque fois, quand je voyais l’heure approcher, j’imaginais qu’il allait descendre, donc je préparais mon “bonjour”. C’était deux heures de stress, mais dès la poignée de main, je me suis senti légitime. Clairement, si je n’étais pas un agriculteur présent sur les réseaux sociaux, je n’aurais pas pu toucher le Président, le rencontrer de cette manière et aussi rapidement. David

Depuis plusieurs années, David a un rendez-vous hebdomadaire avec ses abonnés. Faire des vidéos est devenu partie prenante de son métier, quitte à jongler difficilement entre l’exigence des champs et celle de l’influence ... 

Chaque mardi matin, c’est le rendez-vous avec mes abonnés. Ils m’attendent. Je suis dans leur maison, je suis sur leur tablette, je suis dans leur fauteuil, je suis sous leur couette … Ils m’attendent chaque semaine ! [...] Je suis conscient que ça peut s’arrêter, s’effriter du jour au lendemain. Est-ce qu’il y aura une érosion ? C’est possible. Mais j’ai l’impression de remplir une grande fonction, à la fois de nourrir et de donner à comprendre … Et si j’arrêtais les vidéos, il y aurait un gros manque, clairement ... David

"Quand ça marche, on est matrixé, on entre dans une spirale …"

Louison a 17 ans et habite à Marly, à côté de Valenciennes. Comme beaucoup de jeunes de son âge, il commence à publier des vidéos humoristiques sur l’application TikTok, principalement par ennui : 

Je m’ennuyais beaucoup et j’avais besoin de sortir de ma routine habituelle ... Louison

Un jour, en plein confinement, Louison crée le buzz sans vraiment le vouloir … Une vidéo modeste et sans grande prétention lui apporte un succès aussi soudain qu’inespéré. En l’espace de quelques jours, elle est visionnée des millions de fois et la chanson devient virale sur le réseau social.

J’ai pris deux secondes à faire cette vidéo, contrairement à d’autres. Je pensais vraiment pas que ça ferait autant de bruit. J’ai dû désactiver les notifications, mais quand j’ai vu tous ces likes et tous ces commentaires, j’étais content. Louison

L’existence du lycéen change alors : on commence à le reconnaître au lycée, de plus en plus de gens le suivent sur les réseaux, les marques le démarchent, les colis arrivent et l’angoisse l’envahit.

C’est allé jusqu’à six millions de vues pour cette vidéo. J’étais choqué, surpris. Dans mon lycée, j’entendais des gens qui chantaient les paroles de ma chanson. Ça me surprenait. Louison

J’ai surtout été rémunéré en produits, comme des soins pour le visage ou pour les cheveux. Quand la crise du Covid a explosé, on m’a même envoyé du gel hydroalcoolique. TikTok m’a aussi rémunéré pour mes vidéos. Je n’ai pas gagné des mille et des cents, mais à peu près cinquante euros par mois pendant sept mois. C'est pas une somme énorme, mais ça me fait de l’argent de poche. Louison

Happé par la pression de la production et l’angoisse de l’oubli, Louison finit par digérer ce succès inattendu et appréhende son avenir de manière plus sereine.

Au bout d’un moment, on est matrixé, on est dans une spirale. On voit que ça marche, donc on a envie de continuer pour que ça marche. Et si ça ne marche pas, on n’est pas bien … Maintenant, je fais comme j’en ai envie, et je ne me fie plus à mes statistiques. Louison

“Sur les réseaux, j’incarnais la bécasse beauté, le quidam pouvait se moquer de moi facilement, et c’est allé loin.”

Capucine Piot a 33 ans. Dans une ancienne vie, elle a été blogueuse professionnelle et influenceuse. En 2009, alors qu’elle accumule les stages dans différents organes de presse, elle ouvre son blog de beauté, Babillages, pour parler de ses problèmes de peau. Pionnière dans le domaine, elle commence alors à gagner de l’argent et devient indépendante à seulement vingt ans.

Quand j’ai reçu mes premiers chèques, c’était bien plus que ce que je gagnais en stage. Ce n’était que de l’affichage publicitaire, pas des partenariats, mais ça pouvait être 800 euros, 1 000 euros. Pour moi, c’était énorme ! Capucine

Le succès grandit pour l’influenceuse qui commence à travailler pour de grandes groupes de cosmétiques comme L’Oréal, LVMH et d'autres concurrents. 

On reçoit des produits en permanence. J’avais une partie entière de mon appartement qui était un mini Sephora. Ça fait rêver l’audience. [...] J’étais la bête noire de tous les gardiens d’immeuble que j’ai eus, parce que je recevais un flux, si ce n’est dire un flot, de produits. C’était hallucinant. C’est super excitant au début, puis au bout d’un moment, on devient blasé … Capucine

La vie d'apparence et de paillettes réserve de mauvaises surprises à Capucine, qui devient rapidement la bête noire d’Internet : les insultes, critiques et autres formes de haine ponctuent son quotidien.

Là où ça a été complètement fou et où ça m’a dépassée, c’est quand c’est sorti de la sphère beauté et féminine. Sur les réseaux, j’étais devenue presque un meme. J’incarnais la bécasse beauté, et le quidam pouvait se moquer de moi facilement, voire me harceler. On disait souvent : “Elle n’est pas assez belle pour parler de beauté.” et il y avait beaucoup de commentaires sur mon physique. [...] C’est allé loin : j’ai déjà reçu des messages comme “pute”, “salope”, des menaces de mort, de me jeter de l’urine ou de l’acide au visage, etc. Capucine

De plus, le succès que lui apporte son activité finit par avoir raison de sa santé mentale. Capucine avoue qu’il lui est arrivé de “ne plus toucher terre”, avant de vivre un épisode dépressif qui lui a fait toucher de fond.

À un moment, j’avais l’impression d’être la reine du monde, que les gens me devaient tout, que j’étais la reine de la blogosphère beauté. Puis ça m’a saoulée. J’avais créé un truc génial auquel j’étais enchaînée. Je me suis dit que je ne voulais plus de ça dans ma vie … Capucine

En 2018, après dix ans d’évolution dans le monde de l’influence, la blogueuse décide de rendre son tablier et de prendre sa retraite. Seule et unique option : disparaître d’Internet …

Du jour au lendemain, je suis partie. J’ai tout arrêté. J’ai disparu d’Internet, et ça c’est génial ! Capucine

Reportage : Victor Kandelaft et Clawdia Prolongeau

Réalisation : Yaël Mandelbaum

Merci à David Forge, à Louison, Capucine Piot, ainsi qu’à Laurent, sa femme et leur chienne.

La musique de fin est “Therefore I Am” de Billie Eilish.

Pour aller plus loin :

Pour suivre les aventures de David Forge : 

Marjolaine Koch, Cellule Investigation de Radio France, "Dans la jungle du marché des influenceurs", 18 juin 2021. 

Maroussia Dubreuil, ""Mais enfin, tu n’es quand même pas Beyoncé !" : les semi-vedettes de TikTok entre vie de lycée et rêves de célébrité", Le Monde, 28 mai 2021.

Pierre Longeray, "Les influenceurs français installés à Dubaï dans le collimateur du fisc", Vice, 22 juin 2021. 

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