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Aux États-Unis en 1987 : un élève porte le bonnet d'âne.

Les redoublants

28 min
À retrouver dans l'émission

En 2015, 22% des élèves de 15 ans disaient avoir redoublé au moins une fois. Julien et Rebecca ont redoublé plusieurs fois et l'ont vécu comme un passage humiliant. Sonia, quant à elle, s’est battue avec acharnement pour que son fils reste en CE2, malgré l’interdiction du redoublement en 2014.

Aux États-Unis en 1987 : un élève porte le bonnet d'âne.
Aux États-Unis en 1987 : un élève porte le bonnet d'âne. Crédits : Lyan Alweis - Getty

Le redoublement à l’école, c’est un peu comme la semaine de quatre ou cinq jours, ou le débat autour de la notation, le lundi de Pentecôte ou la circulation des voies sur berges. Ça va, ça vient, ça remplit des salles de chercheurs pour des colloques de haut vol et les pages rebonds des journaux. C’est interdit, puis c’est réintroduit. 

Julien est un "multi-redoublant". Son parcours scolaire a été semé d’embûches. Au collège, il collectionnait les -20 en dictée et les retenues le mercredi. Dès la maternelle, il n’est pas comme les autres élèves. Sa maîtresse n’a pas voulu qu’il passe en CP, et a dû redoubler :

Je passais mes journées à faire des dessins, des collages. Je m’ennuyais vraiment, à mort. C’était horrible.

Durant cette année, Julien développe quelques troubles psychosomatiques : il perd ses cheveux derrière les oreilles et ne peut baisser la tête. Néanmoins, avec le temps, ses parents le mettent dans un établissement privé religieux. Mais le prêtre annonce à sa mère qu’il doit redoubler sa sixième. 

Transféré dans un autre établissement par ses parents, Julien a conscience d’avoir deux ans de plus que ses camarades. S’il passe ses mercredis en retenue, il se souvient d’une certaine bienveillance de la part des professeurs :

Ils ouvraient même la salle de retenue pour moi. J’étais avec le directeur, il savait pas quoi faire de moi, le pauvre. 

Son parcours chaotique lui ferme des portes : il ne peut aller dans le public. Il redouble alors une troisième fois en seconde. 

La thèse officielle, c’était que j'avais pas les capacités pour aller dans le secondaire. Du coup, j’avais un avenir de plombier-chaudronnier, de plombier-zingueur.

Mais la suite du secondaire se passe bien, Julien s’épanouit intellectuellement. Il obtient finalement son bac à plus de vingt ans et commence un cursus en histoire, jusqu’à la maîtrise où les complications reviennent. Aujourd’hui quadragénaire, il a gardé son job d'étudiant et confie qu'il faudrait qu'il trouve un "vrai travail", un jour. 

Rebecca, elle, est née en Égypte après la Seconde Guerre mondiale. Ses parents ont choisi de la placer à l’école française laïque. Elle est au lycée français quand éclate l’affaire du canal de Suez : c’est alors qu’elle est envoyée en internat à Paris. Âgée de 13 ans, elle vit cette arrivée comme un traumatisme :

Psychologiquement, j’étais très mal en point. 

Rebecca essaie de s’intégrer tant bien que mal. Sa scolarité se passe sans grand accroc, jusqu’au moment fatidique du bac. Elle débarque au lycée Fénelon :

C’était vraiment un lycée pour la classe aisée, et j’étais pas de cette classe-là. Je sentais bien que je n’étais pas du même milieu. Je n’avais pas de cours particuliers, il fallait que je me débrouille.

Inadaptée, Rebecca s’effondre. Elle a 2/20 à une épreuve. Elle va voir le proviseur du lycée Henri IV, où elle a passé son bac, en essayant de comprendre :

Il s’est mis à rire, à se moquer de moi, à dire : "ma pauvre, fille, qu’est-ce que tu crois". J’ai eu l’impression d’être devant un mur qui non seulement n’écoutait pas ce que j’avais à dire mais qui me méprisait.

Rebecca devient alors éducatrice avant de repasser le bac, qu’elle obtient de justesse, tout comme son CAP en 1968. En devenant institutrice, elle décide de ne pas faire redoubler les élèves à tout va. Nommée à l’Assistance publique, elle enseigne à soixante enfants. Le seul redoublement qu’elle a dû motiver a été imposé pour un élève suivi par l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne.

Un jour, l’institutrice part à la faculté contre l’avis de son mari, pour suivre un cursus de psychologie. Couronnée de succès, elle devient psychologue scolaire pour aider les enfants à mieux vivre l’école. L’occasion d’avoir de nombreux débats avec les professeurs…

Sonia est la mère d’Eytan, un écolier de 9 ans. Elle a rapidement remarqué le retard de son fils, à la faveur de petits détails. Alors qu’il est en CP, sa maîtresse affirme qu’il semble avoir un problème. La mère entame alors des démarches médicales chez les ORL, les opticiens ou les neuro-pédiatres.

On me donnait des conseils : achetez tel livre, prenez telle méthode, achetez tel jeu, etc. […] Mais il n’y avait rien. Il était toujours aussi perdu et me regardait désespérément. J’avais l’impression d’avoir loupé quelque chose.

Sonia est saisie par la culpabilité. Elle constitue un dossier académique pour demander le redoublement d’Eytan — mais elle est déboutée. Dès le CE1, Eytan a l’aide d’une auxiliaire de vie scolaire (aujourd'hui appelés AESH : Accompagnant des élèves en situation de Handicap). Cependant, l’apprentissage est chaotique. Quand son AVS hausse le ton, Eytan assure qu’il ne fait pas exprès :

Dès qu’on lui crie dessus, mon fils se renferme comme une tortue. Et là, c’est fini, vous n’en obtenez plus rien. De toute façon, il me dit : "je comprends rien, je suis bête". Je lui dis que ce n’est pas le cas, mais qu’il a juste besoin qu’on lui explique différemment.

Désarmée, Sonia s'est posé des questions :

Je me suis vraiment demandée s’il était bête. C’est pour ça que j’ai fait plein d’examens médicaux.

Cependant, Sonia finit par obtenir justice. Eytan est transféré en classe ULIS (Unité localisée d'inclusion scolaire) où sont pratiquées d’autres méthodes d’enseignement. C'est dans ce cadre que Sonia obtient le redoublement de son fils. Depuis, elle note qu'il rentre de l’école plus heureux et plus satisfait de lui. Il fait des progrès, en dépit de son retard :

J’ai vu de plus grands progrès en quatre mois qu’en trois ans. C’est une grande fierté de le voir lire des petits textes, des petites phrases, même si ça reste encore compliqué et qu’il bute un peu.

Reportage : Karine Le Loët

Réalisation : Clémence Gross, François Caunac

Merci à Julien, Rebecca Duvillier, Sonia Rossi, Ülkiyé Piştof et Martine Vanhamme-Vinck.

Musique de fin : "Ces années", Leopoldine HH. - Album : Blumen im Topf, 2016 - Label : Leopoldine Hh.

Première diffusion : 28/03/2018.

Des nouvelles de Sonia : 

Le fils de Sonia a 12 ans maintenant, il est en classe de 6ème. L'année qui vient de s'écouler a été compliquée pour Eytan : c'était difficile pour lui de suivre l'école à la maison. Il est scolarisé la moitié du temps en classe ULIS, l'autre moitié du temps en classe traditionnelle dans un collège privé. Même si sa mère regrette qu'on lui ait refusé un.e accompagnant.e des élèves en situation de handicap pour l'assister lors de son temps en classe dite "normale", il progresse. Il lit de mieux en mieux et il a 13,5 de moyenne.

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