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Femmes et enfants du jihad retenus prisonniers dans le camp Roj, en Syrie, en mars 2021.

Les retours des enfants de djihadistes

28 min
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Elles accueillent ceux qu'on appelle "les enfants du djihad" quand ils sont rapatriés en France. Elles les élèvent comme leurs propres enfants. Si elles ont une peur, c'est celle de la réputation de graines de terroristes qui leur est faite. Elles sont prêtes à tout pour les protéger et les aimer.

Femmes et enfants du jihad retenus prisonniers dans le camp Roj, en Syrie, en mars 2021.
Femmes et enfants du jihad retenus prisonniers dans le camp Roj, en Syrie, en mars 2021. Crédits : Delil Souleiman - AFP

Elles accueillent les enfants du jihad et tiennent à garder l'anonymat pour protéger leurs familles. Elles s'appellent donc "Madame" avec des initiales et témoignent de leur expérience, dans le département de la Seine-Saint-Denis.

Madame T. est l’une d’entre elles. Depuis deux ans, elle héberge deux jeunes enfants. Quand on lui a demandé si elle était prête, elle n’a pas hésité. Ils n’ont pas plus de quatre ans quand elle les voit pour la première fois :

Le jour où les enfants sont arrivés, pendant que j’étais en conversation avec la personne qui allait chercher les enfants, j’ai entendu un cri perçant. J’ai demandé si c’étaient les enfants qui pleuraient, et on m’a dit « oui ». J’ai vraiment eu le coeur déchiré : c’est un enfant qu’on a arraché à sa mère. La séparation a été difficile. J’ai tout de suite compris ce qui m’attendait.

Dès le premier jour, Madame T. les lave, les habille et leur fait à manger. 

La solidarité dans la fratrie m’a frappé. Quand tu donnes quelque chose à un, il te regarde pour savoir si tu vas aussi donner l'autre. Sinon, il est prêt à partager.

Le petit garçon présente quelques problèmes : il a la gale, ne parvient pas à dormir et erre dans la maison pendant la nuit. Très rapidement, le fils de Madame T. remarque aussi qu'il  a des réflexes assez développés : il maîtrise des prises de combat ou des techniques d’étranglement et n’hésite pas à violenter sa sœur. Madame T le gronde. 

Le bâton qu’il trouve, pour lui c’est un fusil. Il le prend et fait « pan, pan, pan ».

Pendant l’été, Madame T. décide de leur préparer des glaces à la coco. Les enfants sont intrigués par le bruit que fait la sorbetière dans la cuisine. La mère d'accueil doit leur expliquer ce qu'est ce bruit étrange :

Ils étaient à l’affût des petits bruits, ils écoutaient tout. Ils ont été éduqués à repérer ces bruits là, et je pense que ce sont des drones, d’après ce qu’on nous dit — les drones qui passent là-bas.

Quand la mère des deux enfants sort de prison, les enfants ont l’occasion de la revoir. Ils reviennent avec pléthore de cadeaux, mais le petit garçon a reçu un pistolet en plastique. Pour Madame T., c’est à la fois bizarre et « trop tôt ». Si elle ne dit rien sur le moment, elle décide de le subtiliser.

Cette expérience incite à rester anonyme et discret. À cet égard, Madame T. redoute les dangers qui peuvent planer sur sa famille et les enfants :

Les enfants n’y sont pour rien, mais j’ai surtout peur qu’il y ait une vengeance. […] Pour moi, ce sont des enfants qui n’y sont pour rien. Ils doivent bénéficier de la même attention, du même traitement, de la même prise en charge que nos propres enfants. C’est ce que je me force à mettre en place pour eux.

Madame T. les traite donc comme ses propres enfants. Elle aime les habiller correctement. Néanmoins, elle sait bien que rien n’est éternel : viendra un moment où ils quitteront le foyer. Si elle ignore ce que l’avenir va réserver, elle reste concentrée sur le moment présent.

On les a pris comme si c’étaient nos propres enfants. Je leur fais beaucoup de cadeaux, mais je ne le regrette pas. C’est un sacrifice budgétaire qu’il faut faire ! Ça passe sur mon salaire, mais je ne compte pas. J’ai toujours été comme ça. […] Ils occupent quand même une place dans notre coeur. Nous les aimons fortement.

Madame H., elle, a accueilli la petite dernière d’une fratrie de cinq enfants. Très vite, elle comprend que la fillette a connu la grande précarité.

Quand elle est arrivée à  la maison, elle avait trois ans. Elle est venue vers moi, elle s’est engloutie en pleurant, en serrant son doudou et son sac. 

Les premiers temps d’adaptation sont particuliers pour Madame H. La petite mange beaucoup, même les miettes :

Au bout d’un moment, j’étais obligée de mettre la poubelle en hauteur.

La petite fille récite des versets coraniques. Un jour, Madame H. l'entend réciter la première sourate Al-Fatiha. Un autre jour, aux alentours du déjeuner :

Il était treize heures, j’essayais de l’occuper. Il y avait le journal de 13 heures avec Jean-Pierre Pernaut à la télé. Je n’avais pas mis le son, il n’y avait que l’image. Elle me demande : « le monsieur, qu’est-ce-qu’il dit, il lit le Coran ? » 

À l’arrivée de la pandémie, la petite fille est à la fois coupée de ses frères et sœurs et de sa mère. Alors que toute la famille d’accueil est contaminée par la Covid-19, Madame H. est alitée pendant plusieurs jours :

Elle me disait : « tu sais, mon papa aussi il est mort ». Et je lui disais : « tu sais, tata elle est juste malade, elle va peut-être pas mourir ! ». Je restais bouche bée par sa façon de me parler de la mort.

En septembre 2020, la rentrée pose un petit souci à Madame H., qui doit remplir les informations de la fameuse « fiche » de renseignements. Voulant protéger la petite fille, elle décide de ne rien écrire quant au « lieu de naissance ». Quand la maîtresse lui demande de compléter, elle ment pour la sécurité de sa famille. 

Il y a tellement de monde qui se pose des questions sur ces enfants, on en a tellement parlé… Il y a des jugements, on en parle ; des attentats, on en parle… Je préfère ne pas en parler. […] L’avenir nous dira si on a bien fait notre boulot ou pas, parce que c’est un travail.

Une dernière mère d’accueil, elle, a pris en charge une adolescente âgée de 13 ans à son arrivée. Une adolescente qui a été séparée de sa famille au moment du rapatriement :

Quand je rentrais dans la chambre, elle était par terre et pleurait. Quand j’essayais de la consoler ou de comprendre, elle me disait : « là bas, j’avais rien mais j’avais ma famille. »

Très vite, l’adolescente paraît revêche, rebelle et en colère. Elle confie d’ailleurs à sa famille d’accueil :

Je suis envahie par une colère et une violence, mais je n'ai pas envie d’être ça. J’ai envie de changer.

L’adolescente est initialement chagrinée par l’évolution de sa sœur qui a, selon sa « tata », rapidement délaissé son voile et les pratiques religieuses. Elle a toutefois fini par accepter : « moi peut-être plus tard », dit-elle à une tata qui lui souhaite de « changer »…

  • Reportage : Pauline Maucort
  • Réalisation : Clémence Gross
  • Mixage : Claude Niort

Merci aux trois tatas et mères courage, à Fabienne Méaude, Grégoire Larrieu et Edith Bouvier.

Musique de fin : "Chi ci Talia ?", CRIMI - Album : Luci e Guai, 2021.

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