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Vue de l'usine de Fibre Excellence, à Tarascon, en septembre 2020.

L'usine qui pue de Tarascon

28 min
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À Tarascon, des habitants s’inquiètent de la pollution émanant d’une usine et craignent l’accident industriel. Les syndicats défendent, eux, la nécessité de poursuivre l’activité au nom de la sauvegarde de l’emploi dans cette ville durement touchée par le chômage.

Vue de l'usine de Fibre Excellence, à Tarascon, en septembre 2020.
Vue de l'usine de Fibre Excellence, à Tarascon, en septembre 2020. Crédits : Valérie Farine - PHOTOPQR/LA PROVENCE - Maxppp

À Tarascon, entre Arles et Avignon, la population est inquiète. Le 7 mai dernier, une fuite à l’usine de Fibre Excellence, site classé Seveso aux pratiques polluantes, a déclenché une intervention très bruyante. Les bruits ont été entendus à plusieurs kilomètres alentour :

J’ai entendu un bruit d’un autre monde. J’ai cru que c’était un semi-remorque de galets. […] C'était un bruit d'une intensité remarquable. Ça a duré une demie heure.

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Les doutes ont essaimé chez les riverains : des gaz toxiques ont-ils été relâchés dans l’air ? Malgré cet incident, l’usine a vite recommencé à fonctionner. Et a continué d'émettre, comme depuis plusieurs années, des odeurs « intenables », « de pomme pourrie ». Que faire ?

Le travail contre l'écologie : sauver des postes ou sauver des vies ?

L'incident du 7 mai remet sur la table le débat que pose l’usine depuis plusieurs mois : sauver des postes, ou sauver des vies ? En cessation de paiement depuis octobre 2020, les propriétaires ont réussi à convaincre les pouvoirs publics de racheter leur propre entreprise tout en épongeant leurs dettes, en négociant notamment des baisses salariales. Seul ou principal problème : son empreinte sur l’environnement et ses pratiques polluantes.

Depuis 60 ans, l’usine de Tarascon, élément essentiel du tissu industriel, est le principal employeur de l’agglomération. Aujourd’hui, elle emploie notamment 274 personnes et en fait vivre des milliers d’autres, dans une région marquée par un taux de chômage conséquent. 

L’usine a été construite dans les années 1950, au milieu de rien. Tarascon, c’était alors une ville de retraités, on l’appelait « La belle endormie ». […] C’était une manne, cette usine. Elle faisait vivre la ville.

Bruno a commencé à travailler à l’usine en 1971 dans le cadre d’un job d’été. À l’époque, les salaires sont très conséquents, mais la production de chlore et l’utilisation de mercure le sont tout autant.

Il y avait beaucoup de poussière. D’ailleurs, à l’époque, dans les années 1970 quand on pointait, on nous donnait une bouteille de Perrier, pour pouvoir roter et rejeter tout ce qu’on inhalait.

En 1981, l'usine est modernisée. Malgré son aspect flambant neuf, elle présente déjà des problèmes, notamment à cause de son utilisation d’aluminium, d’autres métaux dangereux et d’autres substances, à tel point que Bruno s’est déjà interrogé :

Je me suis vraiment demandé : « qu’est-ce qu’ils balancent dans l’eau »… Et, en fait, c'est ce qu'ils rejettent dans le Rhône.

Le temps a passé, l’eau du Rhône a continué de couler. Mais en 2016, les citoyens prennent conscience de l’ampleur du problème environnemental quand il s’immisce dans la vie quotidienne. Bruno, par exemple, relève la présence d’étranges taches sur sa terrasse :

C’étaient des petites taches noires. Mais le problème, c’est que quand on les étalait, c’était du gras. On aurait dit du goudron. 

J’étais estomaqué face à cette pluie de cendres noires. Et l’usine est à deux kilomètres de chez moi.

Les flamants roses contre la pollution

Rapidement, l’inquiétude a saisi les citoyens. Les riverains ont formé une association pour se plaindre de la pollution auprès de la préfecture, Les flamants roses du Trébon. Des inspections sont réalisées, et révèlent des taux de pollution parfois 14 fois supérieurs à la norme, ainsi qu’une présence inquiétante de substances cancérigènes.

Des parents d’élèves d’une école proche de l’usine sont inquiets. Ils se retrouvent au cours de réunions, font des pétitions, organisent des surveillances. Deux mères font part de leurs préoccupations :

Quand les taux sont trop hauts, nos enfants sortent pas en récréation. On les a mis ici, en pleine nature, mais on a cette usine en plein milieu.

Le cadre idéal et bucolique de l’école est ruiné par la pollution de l’air. Le maire, d’ailleurs, exige que l’usine se mette aux normes. Mais des gens sont déjà partis. C’est le cas de Laurence, dont le fils toussait beaucoup trop à Tarascon. Au bout de six ans, elle s’est exilée à Arles :

Je croyais en Tarascon, j’aimais cette ville. Je pensais que je m’y sentirais bien. Mais, dès que j’ai scolarisé mes enfants là bas, l’usine est devenue pour moi une obsession. […] Tous les matins, quand j’amenais mes enfants, je voyais ce monstre, ce monstre de métal fumant… C’est au delà de l’usine, c’est un monstre.

Des risques sanitaires et médicaux ?

Face à la menace environnementale et sanitaire, l'inquiétude citoyenne grandit et la lutte s'organise. Une maison de santé, fondée par un médecin, recense par exemple beaucoup de cas de problèmes respiratoires dans sa patientèle, et une recrudescence des cancers.

Toutefois, aucune étude concrète n’a été menée. L’Agence régionale de santé (ARS) a bien mentionné en 2016 qu’il existait potentiellement des risques. De plus, la Direction régionale de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement (DREAL PACA), surveille le cas Tarascon de près. L’usine de Fibre Excellence a d’ailleurs fait l’objet de plusieurs mises en demeure pour qu'elle respecte les seuils de pollution et fasse des améliorations. La porte-parole affirme que tout a été fait :

Aujourd'hui, on est largement en-dessous des limites. On s'est considérablement amélioré sur tous les rejets. Il y a encore des progrès à faire, mais on y travaille.

« Un vrai risque pour l'avenir »

Toutefois, selon les salariés et les riverains, la situation presse. Yannick Farré, délégué Force ouvrière, lance l’alerte : il faut mettre les moyens si l’on veut éviter la catastrophe.

Cette usine est en sous-maintenance depuis 20 ans, on va dire. Et on la tient à bouts de bras par nos compétences, notre engagement. On est obligé de faire des choses à la Mac Gyver avec des bouts de ficelle.

Les gens, ils n’en peuvent plus à force. Il y en a qui ont démissionné. L’an dernier, une douzaine sont partis.

Les riverains et ouvriers ont peur. Car l'usine qui pue de Tarascon peut-être désertée et livrée à elle-même. Les rejets de l’usine sont encore importants, dans l’air comme dans l’eau. Et comme l’a montré l’incident du 7 mai dernier et les différents incidents au fil des années, les risques d’explosion sont bien présents.

Il y a un vrai risque pour l’avenir.

  • Reportage : Karine Le Loët
  • Réalisation : Cécile Laffon

Merci à l'association Les Flamants Roses du Trébon, à Jean-Michel Lefebvre, Laurence Viallet, Yannick Farré de FO, Laurent Quinto de la CGT, Laurent Roy, de l'Agence de l'Eau, Anne-Gaëlle Dejob, membre du Comité de Direction de Fibre Excellence Tarascon et aux habitants de Tarascon qui ont bien voulu répondre à nos questions.

Pour aller plus loin :

Musique de fin : "No Escape", Degiheugi - Album : Abstract Symposium, 2010. 

La playlist de la saison 2020-2021 est disponible sur Deezer et Spotify !

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