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Malaise dans la police

Malaise dans la police

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Alors que la loi "Sécurité Globale" est contestée dans tout le pays, de rares voix s'élèvent pour dénoncer les dysfonctionnements au sein de l'institution policière. A l'approche du "Beauvau de la sécurité", le 25 Janvier prochain, trois histoires de malaise au sein de la police nationale.

Malaise dans la police
Malaise dans la police Crédits : Jose Maria Hernandez / EyeEm - Getty

La loi "Sécurité Globale" qui prévoit de notamment de restreindre la possibilité de filmer les forces de l'ordre est contestée depuis plusieurs semaines par des syndicats de journalistes, des associations et des militants. Dans les rangs des forces de l'ordre, de rares voix s'élèvent pour dénoncer les dysfonctionnements au sein de l'institution, le manque de sanctions et de moyens pour exercer leur travail. A l'approche du "Beauvau de la sécurité" qui s'ouvrira le 25 Janvier prochain, trois histoires de malaise au sein de la police nationale.

- Rezgui a 38 ans. Il est brigadier de police au commissariat central de Strasbourg. Il est motard de la police. Ses missions prioritaires sont la lutte contre l'insécurité routière et l'encadrement des manifestations.

C'était une vocation, j'ai réalisé mon rêve.

Formé en région parisienne, où il rencontre son épouse, il fait le choix en 2018, de déménager avec elle dans son Alsace natale. 

Dès la première semaine, j'ai essuyé des moqueries sur mon nom de famille. Ils disaient "on a controlé deux bougnoules", il y avait des ricanements sur les origines, la religion. J'entendais prononcer ouvertement des mots comme "bicot" ou "négro".

On est représentants de l'Etat, on peut faire une ou deux blagues entre collègues, mais pas quand on voit que ça blesse quelqu'un. Moi, j'encaissais...

En parlant à ses collègues et à sa hiérarchie, le problème est minimisé, réduit à une "mauvaise communication", une "blagounette".

On m'a fait sentir que j'étais plus quelqu'un d'imposé par l'administration qu'un véritable collègue.

Un jour, Rezgui ne supporte plus ces moqueries, son corps lâche et il sent qu'il fait un malaise. Il se rend chez son médecin. Celui-ci diagnostique un syndrome anxio-dépressif et le place immédiatement en arrêt. 

Rezgui fait alors un rapport à sa hiérarchie, détaillant les raisons de son mal-être. Une enquête a été ouverte par l'IGPN et a rapidement été clôturée, niant toute forme de lien entre la maladie de Rezgui et les insultes racistes qu'il a subies.

J'ai compris que je n'aurai aucun soutien de la part de ma hiérarchie, que mon dossier n'intéressait personne.

Par la suite, son épouse est elle aussi harcelée par ses collègues. Il porte donc plainte contre X pour racisme, discrimination, harcèlement moral et mise en danger de la vie d'autrui au tribunal de Strasbourg.

Toujours en dépression, Rezgui a perdu 15 kilos. Forcé à travailler, ses demandes de mutation ont toutes été refusées. Il perçoit sa situation comme une "sanction déguisée". 

Je ne suis pas le seul à le dire, certains de mes collègues ne peuvent pas parler de peur que la foudre ne leur tombe dessus. C'est l'omerta. 

Espérant pouvoir quitter Strasbourg au plus vite, et passer enfin à autre chose, il continue de garder espoir en dépit des violences quotidiennes. Dans d'autres commissariats, il n'avait pas rencontré les mêmes difficultés.

- Alexandre a 38 ans et exerce le métier de policier en région parisienne. Ayant débuté dans le renseignement, il était chargé de connaître les protagonistes des manifestations. Face à des demandes refusées par sa hiérarchie, il devient syndicaliste à la CGT Police. 

Au prétexte de l'Etat d'urgence qui devait lutter contre le terrorisme, on a assigné à résidence des militants écologistes pour qu'ils ne viennent pas protester en France. Ce sont des dérives où les lois sont appliquées pour un contrôle social ou politique de la population.

Je pense qu'on ne peut plus réformer la police de l'intérieur, tout a été verrouillé.

Le 27 novembre 2020, entre la vidéo des violences à l'encontre de Michel Zecler, la Loi sécurité globale et les réponses de Gérald Darmanin, Alexandre envoie sa lettre de démission, ne voulant plus être assimilé à ces agissements. 

Je suis parti pour les mêmes raisons que celles qui m'ont fait rentrer dans la police: défendre les libertés individuelles et générales.

Je me considère comme lanceur d'alerte sur des choses graves. Il y a peu de voix qui s'élèvent à cause des pressions mesquines de l'institution.

- Sabah est fonctionnaire de police, elle a 40 ans et exerce ce métier, qui était pour elle une vocation, depuis 1998. Elle a fait un long parcours au sein de différentes unités. Récemment, elle a été amenée, sans formation spécifique, à faire du maintien de l'ordre dans le cadre de manifestations de Gilets Jaunes ou de lycéens. 

Le maintien de l'ordre, ça demande une formation. On n'était pas prêts du tout et on nous a envoyé au charbon.

Elle témoigne de la montée des violences au sein des manifestations, sans pour autant savoir quoi faire ou comment réagir. 

C'est très difficile à gérer, il faut faire avec la force nécessaire. Si on est attaqué, il faut se protéger. Quand c'est violent comme ça, c'est violent des deux côtés. 

Sabah et ses collègues ne s'attendaient pas à tant d'agressivité, ils sont furieux de devoir faire face sans avoir été formés, sans le matériel adéquat. Le manque de moyens et d'effectifs se fait sentir : des boucliers rayés, des locaux insalubres et un manque criant de formations et d'effectifs. 

Même si Sabah est fière de son métier, elle ne peut pas le crier sur tous les toits. La peur des représailles et des menaces contre elle et sa famille l'en empêche. 

Pour moi, ce métier est noble, c'est un beau métier. Mais malheureusement aujourd'hui, vu l'évolution, si on me proposais ce métier, je dirais non. 

Depuis peu, Sabah a rejoint le syndicat France Police - Policiers en colère pour essayer de faire bouger les lignes.

  • Un reportage de Clément Baudet
  • Réalisé par Anne-Laure Chanel 

Merci à Haykal, Alexandre, Sabah, Kaoutare Choukour et Michel Thooris.

Chanson de fin : "Say the truth and run" de Meryem Aboulafa. 

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