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Après un accident de voiture, Carine a tout oublié. Elle s'est même réveillée en se demandant qui elle était.

Oublier pour survivre

28 min
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Carine a tout oublié suite à un accident de voiture. Elle se réveille sans se souvenir ni d’elle-même, ni de ses parents. Asiya a échappé au souvenir de l’horreur pendant 12 ans, avant de récupérer sa mémoire une fois adulte. Soumis à un stress trop important, le cerveau disjoncte...

Après un accident de voiture, Carine a tout oublié. Elle s'est même réveillée en se demandant qui elle était.
Après un accident de voiture, Carine a tout oublié. Elle s'est même réveillée en se demandant qui elle était. Crédits : Peter Dazeley - Getty

Il arrive que la vie se brise une fois et s’interrompe brusquement. Le cerveau disjoncte, la mémoire se brise, c’est le vide, le néant, l’absence totale de souvenirs, comme un retour à la case départ. Carine et Asiya ont connu, dans leurs vies, ces trous noirs et de court-circuits cérébraux.

Quand elle avait 25 ans, Carine vivait à Bastia, en Corse. Le 21 novembre 1999, sa vie a basculé. C’est un dimanche matin comme les autres : Carine est en voiture sous des trombes d’eau et emprunte un virage.

C’est complètement abstrait, ça ne représente absolument rien. Il semblerait que ça ait été un dimanche matin, que j’étais seule chez moi et que j’ai pris la voiture, pour faire quoi, je ne sais pas.

Soudain, Carine percute un autre véhicule. Et c’est le trou noir : tout au plus se souvient-elle d’un bruit assourdissant et d’une odeur acide jamais rencontrée auparavant.

Je pense que j’ai été prise dans un tourbillon. Des gens s’affairaient autour de moi. J’ai souvenir de demander aussi qui j’étais à toutes les personnes qui rentraient. On me parlait, on s’adressait à moi, et en fait je ne pensais pas qu’on me parlait. Je ne me sentais pas là physiquement.

Carine a perdu la mémoire. Pendant une semaine, elle ne s’exprime plus en français, mais en anglais. Elle doit réapprendre la langue française au cours de sa rééducation, avec des élèves de maternelle.

Aujourd’hui encore, si vous me demandez de réciter l’alphabet, à partir de la lettre J, je suis incapable de le dire dans l’ordre.

La jeune femme rentre chez ses parents à Arles, mais ne reconnaît évidemment rien. Elle est dans l’inconnu, panique et s’énerve du fait de l’absence de repères :

J’avais le sentiment d’être totalement étrangère à ma famille, à ma maison, et à mon univers. Je ne reconnaissais rien. J’arrachais les posters qu’il y avait aux murs.

Carine doit réapprendre à aimer, à connaître les personnes et ses parents — à vivre, en somme. Au vu de tout ce qu’elle a oublié, elle sent qu’elle n’a plus aucun fil conducteur dans sa vie.

Le reste est plutôt brodé, rêvé, imaginé… Je ne sais pas. Mais la base, je ne l’ai plus.

Néanmoins, c’est en écoutant un disque qu’elle prend conscience qu’il lui reste un fil : Depeche Mode. Le groupe de musique demeure le seul souvenir de son « ancienne vie » :

Je me sentais vide. Quand on ne sait pas qui on est, c’est compliqué de se connaître. […] Ça a été un soulagement, en fait. Je me suis sentie vidée de toutes ces choses négatives en moi depuis quelques mois, et de toutes ces questions que je me posais. Il y avait quand même quelque chose qui restait, que je pouvais retrouver. 

Aujourd’hui âgée de 47 ans, Carine est la mère de deux petites filles qui lui ont permis d’avance et de se reconstruire. Si elle ne se souvient pas des 25 premières années de sa vie, « la personne [qu’elle est] aujourd’hui [lui] plait plutôt bien ».

Durant son enfance à Villetanneuse en Seine-Saint-Denis, Asiya était un rat de bibliothèque. Elle adorait lire, mais jouait aussi beaucoup à l’extérieur avec ses amis. Quand soudain, un jour :

C’est dans mon quartier. C’est par une jeune de mon quartier que j’ai été violée. Ce qui est assez étonnant, c’est que dès le lendemain, j’avais déjà oublié. Je crois que j’ai fait un black out de la journée en question. 

Sans aucun souvenir ni aucune manifestation psychosomatique de son viol, Asiya continue de grandir. Elle se souvient avoir été très introvertie et repliée sur elle-même durant l’adolescence.  Longtemps après son viol, le traumatisme a resurgi, un beau jour de juillet, en 2009.

Je regardais un film sur France 2, je ne me rappelle plus du film, mais ça parlait de la façon dont les adolescents passaient leur été. Je me rappelle de la fin : une jeune fille blonde, qui me faisait penser à Arielle Dombasle, est dans une soirée avec des amis et est violée par plusieurs de ses amis.

Tout revient alors : Asiya s’était rendue chez une copine, à qui elle avait demandé de jouer dehors. En l’attendant en bas, son ravisseur est arrivé et l’a entrainée dans un local à poubelles. C’est là qu’il l’a assaillie et violée. 

Quand les souvenirs reviennent, les émotions reviennent aussi. C’est comme si j’étais violée une deuxième fois, comme si je revivais la scène une seconde fois. 

Bouleversée et chamboulée, Asiya sent un mal-être grandir en elle. Les envies suicidaires se multiplient : « J’avais envie de mourir mais j’étais encore vivante », se souvient-elle. Si elle espère pouvoir se réveiller de ce drôle de cauchemar, ses souvenirs sont toujours aussi limpides et la détresse présente au fil des jours.

J’étais dans une forme de détresse que je peine décrire, comme au bord d’une falaise. Je m’approchais de plus en plus du bord. J’avais envie de pleurer et de crier mais rien ne sortait. Il y avait tout un capharnaüm d’émotions à l’intérieur de moi, mais rien ne parvenait à sortir.

Alors qu’elle a longtemps refusé de porter plainte, craignant de devoir mener un combat aussi rude qu’impossible, Asiya se résout finalement à entamer une procédure contre l’homme qui l’a violée.

J’avais besoin d’ailler mieux. J’avais fait toutes les « actions » possibles pour aller mieux, mais le mal-être était toujours présent. Je m’étais presque dit qu’il fallait faire ce que je n’avais pas fait, c’est-à-dire aller porter plainte. 

Asiya écrit alors au procureur. Le commissariat l’informe qu’un enquête est lancée quand, un mardi, sept jours à peine après leur premier appel, les policiers la recontactent…

  • Reportage : Aladine Zaïane
  • Réalisation : Yaël Mandelbaum
  • Mixage : Benjamin Vignal

Merci à Carine et Asiya.

Musique de fin : « Courage », Lianne La Havas - Album : Lianne La Havas, 2020 - Label : Warner Records.

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