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Nora Lakheal à ses débuts dans la police.

Policiers entre deux feux

27 min
À retrouver dans l'émission

Ils sont noirs et arabes et ont embrassé le métier de policier. Nora est dans l'antiterrorisme, Abdoulaye est policier à la coopération Internationale. Pour avoir choisi cet uniforme, on leur en veut. Pour certains, ils restent ceux qu'on domine, pour les autres ils ne restent pas à leur place.

Nora Lakheal à ses débuts dans la police.
Nora Lakheal à ses débuts dans la police. Crédits : Nora Lakheal

À 46 ans, Nora a vingt-deux ans de carrière policière derrière elle. Après avoir grandi entre les quartiers parisiens de Barbès et Gare du Nord, elle se destine à des études de philosophie. Sur les bancs de l’université, néanmoins, elle ne sent pas à sa place. Alors, afin de se sentir plus « utile », elle se choisit les forces de l’ordre. Elle passe le concours avec brio et atterrit à la préfecture de police, avant d'être affectée dans le 20ème arrondissement de Paris.

Au début, c’était un peu difficile, car j’étais effectivement l’une des premières « beurettes », ce nom que je ne supporte pas. Mais à l’époque, on nous appelait comme ça.

Nora fait ses premiers pas — premières enquêtes, premières difficultés, premières moqueries et discriminations : 

C’est quand je suis entrée dans la police que j’ai découvert que j’étais arabe. C’est dans les yeux des policiers. 

Affectée à une nouvelle unité qui vise à contenir les violences urbaines, la policière apprend à s'imposer face à la réalité du terrain.

Lorsque j’allais patrouiller le soir dans les cités, je revenais régulièrement avec des crachats sur ma tenue ou je me faisais insulter par des maghrébins qui me traitaient de « traitre » ou de « sale arabe ».

Nora trouve finalement sa place, mais se rend compte qu’elle est observée à son insu. Un jour, les renseignements généraux la contactent : ils recherchent quelqu’un pour intégrer une section d’élite, et son profil les intéresse. Elle serait d'ailleurs la première femme à intégrer cette section. 

Lors de sa première mission, elle doit se mettre dans la peau d’une musulmane pratiquante, dans le cadre d’une mission d’investigation. Le but : surveiller un réseau de terrorisme islamiste.

Ça m’a rappelé le pays, ça m’a rappelé mes tantes, ça m’a rappelé que j’étais d’origine tunisienne. Puis je me suis demandée si j’allais assumer d’afficher ça, de rentrer dans une mosquée. Bah non.

Un « gros challenge », selon ses mots. Quelques heures avant le début de la mission, Nora vérifie sa tenue et ses outils, révise même des sourates coraniques. Rapidement, elle découvre qu’un attentat est projeté à Paris.

J’ai cherché pendant 18 mois à devenir l’ombre d’un homme que j’appellerai Nasser, et qui préparait un attentat à Paris. Même durant mes séances de psychanalyse, j’étais en "focus" sur lui.

Après un an et demi d’enquête et de filature, de nouvelles recrues venues du Pakistan entourent Nasser. Un jour, alors qu’elle est en immersion devant la mosquée où officie Nasser, ce dernier se dirige vers elle :

J’ai la peur de ma vie. Je ne sais pas où sont mes collègues, je ne suis plus joignable. Je suis toute seule face à ces quatre individus dans la rue.

« Mais Dieu est miséricordieux », lui dit-il. Il comprend qu’elle soit policière mais la juge « égarée ». Elle ne serait pas du bon côté. Il l’enjoint alors à quitter les forces de l’ordre :

Pour les policiers et pour la France, tu ne seras jamais reconnue comme française », car, me dit-il, « ils ne nous [les musulmans] aiment pas ».

Pendant que le chef Nasser lui parle, les autres entonnent des tashahid (chants religieux musulmans). Nora sent alors que sa fin est proche :

À ce moment, un bus arrive. Je me dis : « bon sang, il faut que je rentre dans ce bus », parce qu’il n’y a que ça qui peut me sauver. Je suis partie dignement, pas en courant. Je suis rentrée dans le bus, et lorsque les portes se sont fermées, j’ai vraiment compris ce qu’était la peur.

Ses collègues finissent par la rejoindre, la félicitent et la réconfortent. La mission touche bientôt à sa fin…

Abdoulaye, lui, est policier depuis 1999. Il est fils d’immigrés. À l’âge de deux ans, il suit ses parents au Mali, avant de revenir en France à l’âge de quinze ans. Il grandit alors dans le Val d’Oise chez sa tante, qui est femme de chambre. 

Adolescent, Abdoulaye entre dans l’armée. À 18 ans à peine, il voyage beaucoup, en Scandinavie notamment. À sa sortie de l’armée, il désire embrasser la carrière policière : il ne s'imagine pas faire autre chose. Après sa formation, il atterrit dans le 11ème arrondissement de Paris.

Je me suis posé des questions au tout début. C’était violent. Mais si j’ai décidé d’épouser cette cause, c’est parce que je voulais être utile aux autres. Parce qu’être policier, c’est aider. Aider et secourir. Être policier, aussi, c’est une pression quotidienne, bien plus qu’on ne le pense.

Lui qui est issu de l’immigration, il a connu l’ascension dans la police. Il parle à cet égard d’une « belle revanche ». Toutefois, lors d’une intervention dans le cadre d’un trafic de stupéfiants, il est violemment confronté à ses origines par la famille du mis en cause :

Il y avait sa femme et ses parents. La maman faisait la prière et ne comprenait pas trop. […] On m’a renvoyé à mon origine : ça commençait à monter, et l'une de ses sœurs et sa femme étaient en train de vociférer et de m’insulter : « de toute façon t’es un vendu », « tu dis rien », « comment tu peux faire ça ».

Abdoulaye sent qu’on le prend pour un traitre. D'ailleurs, il essuie quotidiennement ce genre de critiques et d'insultes. Mais il ne fait que son travail, et du mieux qu'il peut. Une telle situation n’est pas le seul fait des civils :

Parce qu’on est issu de l’immigration, on doit travailler le double. Le travail paie de toute façon, mais il faut aussi que l’administration prenne conscience qu’il ne faut plus de cet entre-soi. Il faut s'ouvrir.

Malgré tout, Abdoulaye continue à faire son travail en toute droiture. Le policier est guidé par la hargne de défendre les citoyens, mais il est conscient d'être entre deux feux : celui de l'institution policière aux rouages pernicieux, et celui de civils qui l'insultent et le vilipendent.

  • Reportage : Aladine Zaïane
  • Réalisation : Emily Vallat

Merci à Nora et Abdoulaye. Le livre de Nora Lakheal, Agente d'élite, est disponible ici.

Musique de fin : "I've Seen That Face Before (Libertango)", Grace Jones - Album : Nightclubbing, 1981.

Bibliographie

Agente d'élite, Nora Lakheal

Agente d'éliteMax Milo, 2020

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