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« Mon but n’était pas d’avoir le plus de clients possible, mais d’avoir les meilleurs. », Alicia.

Un mois et demi dans la vie d'Alicia

28 min
À retrouver dans l'émission

Alicia s’est prostituée avant même d’être majeure. Jamais ses clients ne lui ont demandé son âge. Malgré les proxénètes qui tentent de l’exploiter et ses combines pour trouver des clients via les réseaux sociaux, elle réussit à échapper à cette activité qui ne lui plait guère.

« Mon but n’était pas d’avoir le plus de clients possible, mais d’avoir les meilleurs. », Alicia.
« Mon but n’était pas d’avoir le plus de clients possible, mais d’avoir les meilleurs. », Alicia. Crédits : Isabel Pavia - Getty

Alicia a grandi dans une famille où la sexualité est un grand tabou. Elle n’a jamais parlé d’un tel sujet avec ses parents. Très rapidement, elle sait que cette partie de sa vie sera son jardin secret. 

Très vite, je me suis intéressée à ça. J’ai commencé à regarder du porno, à comprendre ce qu’était le concept de plaisir, la masturbation, etc. Vers 10-11 ans, j’ai commencé à vouloir avoir mes premières expériences.

Adolescente, Alicia vit une première fois qui se passe "bien". Mais quelques temps plus tard, elle vit des relations violentes et est victime de viol à deux reprises. La première fois, c’était avec l’un de ses voisins qui voulait tout faire pour parvenir à ses fins :

Je n’ai pas été dans le déni. Je savais que c’était un viol. Je lui ai dit, et il m’a dit qu’il s’en était pas rendu compte, qu’il pensait que j’étais consentante.

Après le second, Alicia décide d’en parler à sa meilleure amie. Toutefois, ne trouvant pas d’oreille sympathique, elle décide qu’elle n’en parlera jamais plus… Elle rencontre un homme plus âgé qu’elle, qui finit par lui briser le cœur après des promesses non-tenues.

Je me suis dit que je ne voulais plus jamais vivre quelque chose d’aussi violent. J’ai perdu foi en les hommes, foi en l’amour. Je n’avais plus d’estime de moi-même.

Alors qu’elle se remet de ce vide intérieur, une connaissance prend contact avec elle : c’est un homme qu’elle a rencontré brièvement à Pigalle. Elle accepte de le suivre, il lui paie des choses. Alicia sait pertinemment qu’elle entame une relation de « dette ». C’est alors qu’il lui propose de travailler « avec » lui, en passant des nuits avec des clients pour de l’argent.

Un jour, l’adolescente accompagne cet homme dans un club. À 16 ans, on lui demande de se faire passer pour majeure. Et elle n’est jamais contrôlée. L’ambiance est glauque, on essaie de la droguer, mais Alicia résiste. C’est en dansant avec un homme qui l’attire qu'elle a l'idée de trouver des clients par elle-même : 

En fait, je peux le faire. Je couche déjà avec des hommes comme ça, alors pourquoi je ne le ferais pas pour de l’argent ? Je fais la même chose, mais avec de l’argent en jeu. Et pour moi, c’était une idée de génie.

La jeune fille crée donc un profil Tinder, dialogue et envoie des photos, passe ensuite sur Snapchat et propose ses tarifs. Elle choisit ses clients :

Je n’allais jamais chercher à avoir le plus de clients possible. Mon but c’était pas ça, c’était d’avoir les meilleurs clients possible. Les meilleurs, c’étaient ceux qui ne payaient pas de base, mais ceux qui allaient payer seulement pour moi, et jamais pour d’autres femmes.

Son premier client a 21 ans. « Tout se passe bien ». Il la contacte beaucoup, alors qu’elle continue à matcher sur Tinder. 

Je n’avais aucune idée du point auquel les gens sont prêts à dépenser pour ça. Je me suis dit : « ok, c’est très facile, et même trop ». L’appât du gain commençait à se faire sentir. Je sentais que j’allais peut-être rentrer dans un cercle vicieux si je continuais, cercle dans lequel je voulais pas rentrer.

La question que se pose ensuite Alicia est la suivante : comment gagner plus d’argent ? Désormais habituée aux grosses sommes, elle qui est « passée de rien à tout » juge inconcevable de ne plus rien gagner. À la faveur d’une rencontre avec un dealer en difficulté, elle se lance dans une collaboration peu fructueuse, au cours de laquelle elle se sent arnaquée. En fréquentant d’autres sites, elle déchante tout autant :

J’étais complètement dégoûtée. Je me disais : « là, non, ça va pas. »

Devant les difficultés et les violences qu'elle rencontre, Alicia décide de ne plus voir de clients. Sa rencontre avec son petit ami, un dealer de drogue repenti qui l'aide à s'en sortir, joue un rôle important. Aujourd'hui, elle dénonce le fait que son identité n'a jamais été contrôlée par ses clients, par les boîtes de nuit ou les hôtels.

J’aurais pu aller super loin dans la décadence. J’aurais pu tomber dans un cercle tellement sombre… C’est parti d’une vieille boîte à Pigalle avec un vieux mec et des conditions dégueulasses. […] Si moi j’ai pu le faire, combien d’autres filles de mon âge, voire plus jeunes, l’ont fait sous l’influence d’un proxénète ? Moi, j’ai réussi à m’en détacher, certes, mais j’aurais très bien pu tomber dans un cercle vicieux, dans la drogue ou je ne sais quoi, embêtée, tabassée, menacée, je ne sais quoi.

Reportage : Pauline Verduzier

Réalisation : Cécile Laffon

Merci à Alicia et à toutes ses amies.

Musique de fin : "Behind the Wall", Drgiheugi feat. Kalyanka & Ghostown - Album : Abstract Symposium, 2010 - Label : Endless Smile Records.

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