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Le Sacre de Napoléon par le peintre Jacques-Louis David, peintre officiel de Napoléon Ier.  Imposante par ses dimensions, presque dix mètres sur plus de six, la toile de David est conservée au Louvre.
Épisode :

Caravage, Narcisse (1598)

1h
À retrouver dans l'émission

Nicolas Poussin disait de Caravage qu'il était "venu au monde pour détruire la peinture." Si l'histoire en a décidé autrement, c'est assurément les représentations classiques du mythe de Narcisse que Caravage fait voler en éclats avec ce tableau qui déjoue ce que l'on croit savoir du "narcissisme".

Narcisse est un tableau fréquemment attribué à Caravage et probablement peint vers 1598-1599, désormais conservé à la galerie nationale d'art ancien de Rome, au palais Barberini. Wikipédia
Narcisse est un tableau fréquemment attribué à Caravage et probablement peint vers 1598-1599, désormais conservé à la galerie nationale d'art ancien de Rome, au palais Barberini. Wikipédia

Un tableau vertical représente un jeune homme en costume moderne de l’époque de Caravage. Agenouillé près de l’eau, et sous le pont de ses bras passe son genou, largement avancé sur la rive. Le pont de ses bras se reflète dans l’eau et, dans ce miroir comme gelé, il dessine un cercle dont ce genou serait le pivot. Il tend vers nous une oreille, qui nous fait face et elle semble être d’une importance considérable dans la construction générale du tableau : elle est le sommet du cercle auquel on a affaire. Cette oreille fait elle allusion à Echo la nymphe qui criait son amour à Narcisse mais celui-ci indifférent préférait se perdre dans son reflet ? Ce tableau est-il la métaphore de l’invention de la peinture comme le voulait Ovide et comme l’a voulu la tradition plus tard ? Est-ce dans cette destruction que Caravage fait, lorsqu’il regarde ce miroir, qu’il invente à l’intérieur de ce miroir une figure qui est fascinée par sa propre illusion, est-ce qu’il ne décrit pas la capacité enchanteresse et menteuse et à la fois de l’artiste ? 

Pour évoquer ce tableau, Jean de Loisy s'entretient avec le psychanalyste Gérard Wajcman et l'artiste Rebecca Digne.

Rebecca Digne : Je projette sans doute mes propres intuitions sur le geste de Narcisse, mais pour moi Caravage nous parle ici du travail de l'artiste qui consiste à regarder ses images. C'est le travail le plus difficile parce qu'il faut être capable de regarder son travail en oubliant que c’est nous qui le regardons. Il y a un double deuil à faire, d'une part du travail que l’on est en train d’établir, et de sa subjectivité, pour laisser la place à celle du regardeur. 

Mais Narcisse contemple-t-il vraiment un miroir ? D'autres interprétations existent, comme le rappelle le psychanalyste Gérard Wacjman :

Gérard Wacjman : En effet, certains critiques d’art comme Hubert Damisch ont vu dans ce tableau l’illustration parfaite de la théorie du stade du miroir chez Lacan. Si riche et inventive soit son interprétation, je ne la partage pas à cause de l’organisation de la lumière dans le tableau. La lumière vient d’en haut, tombe sur les épaules de Narcisse, se déploie jusqu’à son genou. Mais dès qu’on passe la ligne de l’eau, on entre dans un monde noir, sombre, et l’image ne ressemble pas du tout à un reflet de miroir tel qu’on l’entend habituellement. Ce traitement de la lumière a d’ailleurs donné lieu à une interprétation "luministe", néo-platonicienne du tableau qui consiste à voir la représentation tout en bas de la pyramide des valeurs, sous la forme la plus dégradée qui soit, en référence à la condamnation que faisait Platon de la représentation. Quand on regarde ce tableau, vous ne pouvez pas croire un instant que Caravage ait voulu condamner la peinture, il y fait au contraire l’éloge de la représentation !

Notre regardeur : Roberto Longhi (1890-1970)

Les tableaux de Caravage furent longtemps condamnés pour n'être pas assez idéalisés, trop sombres ou trop vraisemblables. Mais le début du XXe siècle allait remédier à cette injustice grâce notamment au grand historien d'art italien Roberto Longhi qui consacre au peintre une étude déterminante en 1926. Longhi, qui voyait en lui le premier des peintres modernes refusant l'art comme illustration, fut le premier à lui attribuer d'autorité, et dès 1913, ce Narcisse.  Lorsque le nettoyage du tableau eut lieu dans les années 1990, le postulat de Longhi devint une certitude.

On oublie que Caravage a été le premier à mettre toute la vie sur le même plan – premier principe nécessaire à la psyché impressionniste – disant qu’il “(lui) coûtait autant de soin pour faire un bon tableau de fleurs qu’un tableau de figures”. Roberto Longhi

  • Textes lus par Florent Cheippe
  • Musiques diffusées : John Cage; G. F. Haendel Water music
Intervenants
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