Aujourd’hui un chef d’oeuvre du peintre Rembrandt, Portrait de l'artiste au chevalet, réalisé en 1660 et conservé au Musée du Louvre, que nous regarderons à travers les yeux de l’écrivain Marcel Proust.

Rembrandt Van Rijn est l'un des plus grands génies de la peinture baroque. Ce peintre et graveur néerlandais (1606-1669) ne cessa d'innover et de perfectionner la merveilleuse technique du clair-obscur, héritée notamment du Caravage. Artiste unique du Siècle d'or néerlandais, il entendait par là cueillir « l'intensité de la plus intime émotion ». Peu d'artistes ont laissé une oeuvre de cette ampleur : 1 400 dessins et 400 gravures, 600 portraits, d'innombrables autoportraits et scènes religieuses, exposés aujourd'hui dans les plus grands musées du monde.
Rembrandt est cité par Proust dans son « Questionnaire » comme son peintre favori, aux côtés de Léonard de Vinci. Il a certes peu décrit ses tableaux, mais on en trouve néanmoins la trace dans l’article inachevé « Chardin et Rembrandt » ainsi que dans un texte intitulé Rembrandt , souvenirs de quelques visites au Louvre et à Amsterdam, en 1898, pour une grande rétrospective de Rembrandt. Dans le récit de ce voyage en Hollande, le narrateur anonyme livre quelques impressions sur les tableaux, mais s’attache surtout à nous raconter le moment où Ruskin, vieillissant, entre dans la salle d’exposition et lui procure l’agréable affirmation que regarder Rembrandt est indispensable. Cet épisode où le grand écrivain anglais serait venu voir les œuvres même à bout de forces est une fiction écrite par Proust, et c’est finalement la description du vieillard qui prend la forme de l’analyse d’un tableau, qui devient peinture, se superpose aux autoportraits de Rembrandt déclinant. C’est par l’intermédiaire du regardeur que Proust en devient un lui-même. Proust affirme d’ailleurs que « le peintre original, l’écrivain original procèdent à la façon des occulistes »
Pénétrer et dissiper l’opacité du réel
Dans l'attention que porte Proust à Rembrandt, il y a donc un écart entre l'admiration qu'il a pour ce peintre et malgré tout le peu d'occurrences où il apparaît dans ses textes. Ce serait surtout lorsque l’écrivain, dans La Recherche , pour dépeindre une atmosphère, recoure au domaine pictural, que l’on sent que Proust est emprunt de ce qu’il admire le plus chez le peintre, cette capacité à pénétrer l’opacité du réel et la dissiper tout à la fois, en lui donnant une clé d’interprétation. Contrairement à celle du « connaisseur », l’attention de Proust critique d’art s’attache en effet bien moins aux œuvres elles-mêmes, à leurs qualités propres, qu’à la relation qu’elles entretiennent avec le monde autour de lui. Dès lors est-il raisonnable de dire que l'oeuvre de Rembrandt est diffusée, vaporisée dans l'écriture de Proust ?
Le jeune « mondain » Marcel Proust avait l’habitude de rédiger des notes, portraits, poèmes et pastiches sur les salons de peinture et les musées où il se rendait souvent. Mais visiter une exposition ou raconter un tableau ne prennent jamais l’apparence d’un exercice académique. C’est une méthode pour regarder l’art, pour le ressentir, attaché au regardeur plus qu’au tableau, sans prétention théorique, simplement essayer de comprendre ce qui l’animait lui-même jusqu’au plus profond de son œuvre devenue sa vie.
Regardons de plus près l’autoportrait de Rembrandt de 1660 au Louvre, n’y a-t-il pas d’ailleurs un œil qui nous regarde sur la palette ?
« Avec Rembrandt, la réalité même sera dépassée (…) Nous verrons les objets n’être rien par eux-mêmes, orbites creux dont la lumière est l’expression changeante, le reflet prêté de la beauté, le regard divin »
Interview : Anne Chalard-Fillaudeau, professeur à l’université de Paris 8, spécialiste de la réception de l’œuvre de Rembrandt
Musique : *The Ballad Of The Skelettons * / Allen Ginsberg
- Artiste
- Conservateur du patrimoine et docteur en histoire de l’art
- Critique littéraire



