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"Contrairement aux chiens, les chats ont toujours été dans les foyers" Eric Baratay, historien

Eric Baratay, historien : "Les chats ont toujours été dans les foyers des hommes"

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Avant d'atterrir sur vos genoux, ronronnant, ils ont été considérés comme de véritables divinités chez les Égyptiens, mais aussi ont suscité la peur au point d'avoir été exterminés au Moyen Âge. Tantôt adulés tantôt diabolisés, voici l'histoire des relations entre les chats et l'Homme.

"Contrairement aux chiens, les chats ont toujours été dans les foyers" Eric Baratay, historien
"Contrairement aux chiens, les chats ont toujours été dans les foyers" Eric Baratay, historien Crédits : Akimasa Harada - Getty

Animal domestique préféré des Français, compagnon fétiche des écrivains, figure incarnée de l'érotisme, symbole du guerrier libre et courageux, le chat a colonisé notre imaginaire. Indépendant et fier, il est souvent présenté comme ayant la réputation d'avoir domestiqué "ses humains". L’historien des relations entre hommes et animaux Eric Baratay raconte la longue domestication du chat et les transformations qu’elle implique. De bel indifférent, sauvage et indépendant, à animal diabolique, il va progressivement devenir un véritable animal de compagnie, affectueux, joueur et interactif.

A partir de quand les chats ont-ils été domestiqués ?

Eric Baratay : Le chat, c'est une très longue histoire puisque les premiers restes de chats apprivoisés ou domestiqués remonteraient à -10 000 ou -8 000 avant Jésus-Christ. C'est encore très incertain. Sans doute, on a commencé à apprivoiser, domestiquer des chats au moment de la néolithisation. C'est à dire quand on a construit des villages, qu'on s'est converti à l'agriculture. Evidemment la culture, du blé notamment, a attiré les rongeurs. Pour lutter contre ces rongeurs, on s'est rendu compte que les chats étaient un instrument extrêmement intéressant. Ils sont devenus complices.

C'est à ce moment qu'ont eu lieu les premières domestications ?

Eric Baratay : On n'en sait rien, mais il se peut très bien qu'il y ait eu une double domestication, c'est-à-dire que les chats se soient rapprochés des hommes et les hommes se soient rapprochés des chats, se rendant compte qu'il y avait là un bénéfice mutuel. Les premiers restes de chats que l'on connaît, ce sont des chats apprivoisés. Le squelette retrouvé à Chypre, datant d'à peu près de 9 500 ans avant Jésus-Christ, est celui d_'_un chat sauvage apprivoisé. Ce n'est pas encore un chat domestiqué.

Comment fait-on la différence ?

Eric Baratay : Les différences sont morphologiques. Les animaux domestiqués sont toujours plus petits que leurs cousins sauvages. Il y a des différences au niveau de la boîte crânienne par exemple. Pour le chat, c'est plus difficile à voir. Pour le chien, c'est plus facile parce qu'il est installé près du domicile et on le nourrit. On maîtrise son alimentation. Pour le chat, on ne la maîtrise pas puisqu'on veut qu'il chasse des souris, des rongeurs... Parce qu'il conserve une "alimentation naturelle", ses modifications morphologiques sont plus lentes et insensibles. Il est plus difficile de dire à quel moment le chat a vraiment été apprivoisé, alors que pour le chien, les modifications du crâne se décèlent plus facilement. Les premiers chiens domestiqués datent de moins 3000 avant Jésus-Christ, et le chat de moins 8000 à moins 10 000 ans avant Jésus-Christ.

Pourquoi faut-il rester prudent quand on parle de la domestication du chat ?

Eric Baratay : De tous les animaux domestiques, c'est sans doute celle qu'on maîtrise le moins bien. Le caractère indépendant de l'animal n'a pas aidé. Ce qu'on appelle "la domestication vraie", ce n'est pas simplement le contrôle de la reproduction des animaux, c'est aussi le contrôle de leur lieu de vie, de leur alimentation. Il faut avoir aussi une familiarité avec eux. Tous ces critères doivent être présents pour qu'on puisse parler d'animal domestiqué. Concernant le chat, ces paramètres ont été plus difficiles à réunir que pour le chien, le cochon ou pour la vache. La vraie domestication se produit en Égypte entre le quatrième millénaire et le deuxième millénaire avant Jésus-Christ. L'arrivée de la mise en culture du blé en Égypte voit parallèlement grimper le nombre de rongeurs qui envahissent les villages et mangent les récoltes. Pour se protéger de ces animaux, on attire ou on se familiarise avec les chiens et les chats. Autre intérêt du chat en Égypte, il attaque les serpents. Il était donc également un facteur de protection,  un auxiliaire sanitaire !

Chez les Égyptiens, le chat avait-il une dimension religieuse ?

Eric Baratay : En effet. Les Égyptiens constatent que les chats sont très féconds. Ils deviennent alors des attributs de la déesse Bastet, déesse du foyer, de la maternité, de la fécondité. Mais l'animal est aussi un tueur de serpents, il devient alors l'emblème du dieu solaire Râ qui lutte contre les forces reptilienne de la nuit qu'il doit vaincre pour que le jour puisse revenir année après année. D'attributs, les chats vont devenir des représentations de ces divinités. La déesse Bastet par exemple va être représentée sous la forme de chat. On va même voir un phénomène de divinisation des chats, au point que les Égyptiens, au premier millénaire avant Jésus-Christ, vont prendre l'habitude de les momifier.

Est-ce grâce à cette dimension religieuse que le chat devient un animal de compagnie ?

Eric Baratay : Oui, le chat, de plus en plus précieux, va être progressivement choyé. Le biais du religieux a permis le passage d'un statut d'animal sauvage à animal utile, pour attaquer les rongeurs, puis enfin d'animal pratique à un animal très familier. C'est l'équivalent de notre chat de compagnie maintenant.

Est-ce à ce moment-là qu'il fait son entrée dans les foyers ? 

Eric Baratay : Les chats ont toujours été dans les foyers, contrairement aux chiens. Il a été admis partout puisqu'il faut qu'ils chassent les rongeurs, surtout dans les maisons de l'époque, en terre ou en pierre... Ce qui n'est pas le cas des chiens qui très souvent, sont tenus à l'extérieur.

Comment est-il perçu en Grèce ?

Eric Baratay : Le chat va être importé en Grèce à partir du IVe siècle avant Jésus-Christ. Les aristocrates grecs le considèrent alors comme un animal exotique, il participe d'un certain goût pour l'étrangeté et la préciosité. Mais son arrivée à Rome se passe moins bien. Les Romains s'aperçoivent rapidement du péché mignon des chats : les oiseaux qui sont les animaux de compagnie préférés, et ce, dans toutes les classes sociales. Les oiseaux chanteurs, les oiseaux exotiques, les oiseaux que l'on apprivoise sont tenus en haute estime, bien loin devant les chiens, et les chats. Autre problème : la sexualité débridée du félin entraîne une prolifération problématique. Mal vu, le chat servira aux 1er et IIe siècle après Jésus-Christ à désigner les prostituées. D’où l’étymologie commune entre catus et "catin".

La diabolisation du chat va durer une bonne partie du Moyen Âge ?

Eric Baratay : Quand le christianisme se développe en Europe, le chat, associé aux cultes égyptiens antiques dont on ne veut plus entendre parler, symbolise l'hérésie, le paganisme. Il est l'attribut des divinités païennes. On le voit donc disparaître totalement jusque vers le XIIe siècle. Plus aucun texte ne le mentionne. À tel point que les historiens ont cru un moment que le chat avait disparu avec les invasions barbares. Mais les archéozoologues ont montré lors de fouilles sur des sites du Moyen Âge qu'il était toujours là. Si le christianisme lui garde une place parfois, c'est du mauvais côté, celui du diable. L’étymologie du mot "cathare" se référerait d’ailleurs au chat, l’hérésie religieuse et l’animal démoniaque étant rapprochés.

Depuis des siècles, la sorcière est représentée avec un chat, aussi bien dans les arts que dans l'imaginaire collectif. Pourquoi ?

Eric Baratay : En 1233, une bulle du pape Grégoire IX déclare le chat "serviteur du diable". Les textes des Inquisiteurs précisent que les sorcières vont très souvent au sabbat voir le diable "montées sur un chat". Compagnon fétiche des sorcières, il devient aussi l'instrument du diable : ne dit-on pas aussi à cette époque que ses boyaux entrent dans la composition de potions maléfiques ?

Son existence auprès des humains devient-elle plus difficile ?

Eric Baratay : Au XVIe et XVIIe siècle, il y a un véritable "passage à vide" qui rejaillit sur la condition matérielle du chat. Des fêtes sont régulièrement organisées au cours desquelles les chats sont capturés, mis dans des sacs pour être jetés dans les rivières, à la Seine, à Paris ou dans le Rhône, à Lyon. Lorsqu'une sorcière allait au bûcher, elle était accompagnée de son chat. Cette diabolisation de l'animal, véhiculée par le christianisme, concerne tout l'Occident.

Pourtant, progressivement, le chat noir, le chat ennemi, le chat diabolique, le chat de la sorcière va laisser la place à une autre figure...

Eric Baratay : En effet. Et cette évolution intervient au XVIe siècle, avec l'importation de "chats exotiques" venus de Syrie ou de Libye. C'est l'arrivée du chat angora, et plus tard des chats siamois... des animaux considérés comme totalement différents de ceux que le Moyen Âge traitait avec brutalité. Cette différence est renforcée par leur aspect : ils ont une autre couleur, ce ne sont plus les chats noirs. Ces animaux, de couleur blanche, coûtent cher, sont très rares et très précieux. Évidemment, posséder un tel animal c'est faire la preuve du caractère extraordinaire de sa propre personne. Le chat devient un signe extérieur de richesse qui pousse son propriétaire à en prendre soin, à le cajoler et finalement à le transformer en chat domestique.

Mais que devient le chat "classique" ?

Eric Baratay : Parallèlement, on continue à dire pis que pendre du chat de gouttière, à lui tirer dessus et à demander son éradication s'il y en a trop. On fait comme s'il y avait deux espèces distinctes : chat blanc, chat noir. A la même époque, dans la peinture, on voit apparaître les premiers chats blancs. Terminé le chat noir, diabolique, symbole de mauvais présage. Le blanc, c'est la lumière, c'est Dieu. Et évidemment, c'est une autre perspective qui s'ouvre.

Les sentiments qui se développent alors sont très proches des nôtres. Le poète Joachim du Bellay par exemple, écrit "Épitaphe d’un chat" pour son compagnon adoré Belaud, "dont la beauté fut telle, qu’elle est digne d’être immortelle". Ce sont des chats "aristocrates". Poudrés, pomponnés, ils portent un collier, un ruban... et ressemblent tout à fait à leur maître. Le chat devient un animal gracieux, raffiné, beau, à l'image de l'aristocratie. 

Ainsi donc, il aura fallu attendre son introduction au sein de l’aristocratie au XVIIIe siècle pour que le chat se trouve affublé d'un nom ?

Eric Baratay : Oui, en Europe, la méfiance envers le chat explique que, pendant très longtemps, il n’a pas de prénom. Désormais, il peut en avoir un, mais c'est très minoritaire, peut-être 5% des chats. Sa condition continue d'évoluer. Fini le devoir de chasser la souris dans la maison, on commence à le nourrir et ses réflexes changent. On projette sur les chats un portrait aristocratique, mais parce qu'on a aussi devant soi des chats qui ont changé, qui n'ont pas la même allure, qui sont censés ne rien faire... exactement comme l'aristocrate. Le chat peut prendre du temps pour sa toilette, pour s'amuser, pour chasser s'il en a envie. Les maîtres vont même leur confectionner des canapés, des litières. 

La dédiabolisation est amorcée. Elle va également passer par la littérature et la peinture ?

Eric Baratay : Oui. Par exemple, l'écrivain François-Augustin de Paradis de Moncrif va publier en 1727 un livre qui va connaître un immense succès. "Histoire de chats" est considéré comme le premier livre dans l'histoire consacré exclusivement aux chats et, derrière de savantes références à l'Egypte ancienne, se cache en réalité un pastiche de l'aristocratie. On voit aussi se multiplier les portraits de chats, soit avec leurs maîtres, enfants ou adultes, soit seuls. Un changement s'opère vers 1750. Jusque-là, on peint le chat du paraître. Il est là parce qu'il est beau, rare, parce qu'ainsi pomponné, il ajoute à la magnificence du maître peint à ses côtés. A partir de 1750, les peintres mettent l'accent sur les qualités qu'on lui attribue en matière de sensibilité, comme par exemple, l'amour de la chatte pour ses chatons.

Chats et chiens ont-ils le même statut aux yeux de leurs maîtres ?

Eric Baratay : Les propriétaires de chats s’opposaient à ceux des chiens. Le chat devait être le marginal, l’anarchiste, alors que le chien était caricaturé comme le supporter fidèle de l’ordre. Ce sont les romantiques qui les premiers ont fait le lien entre marginalité et chat. Ils avaient pour modèle le chat de gouttière. Mais tout cela n’était que l’image projetée par les maîtres qui se revendiquaient eux-mêmes marginaux, artistes, intellectuels… Ceux qui adoptaient un chat aimaient se référer aux chats de Baudelaire, de Colette… Dans la première moitié du XXe siècle, le chat devient l'animal de compagnie des artistes, des vedettes de music-hall, des grands sportifs, des écrivains. Il suffit de penser à Colette ou au peintre Foujita avec son chat.

Au XXe siècle, le chat va partager avec les hommes de grands moments de l'Histoire. Quel a été son rôle durant la Première Guerre mondiale ?

Eric Baratay : Dans les tranchées, il y a énormément de chats venus des villages abandonnés par leurs habitants. Ils s'y replient parce qu'ils y trouvent évidemment le gîte et le couvert, avec notamment la présence de rongeurs. Cet épisode va être une des causes, finalement, de l'adoption du chat de compagnie. Et par toutes les classes sociales, c'est ça la grande nouveauté du XXe siècle. Avec ces chats qui viennent réclamer un peu de nourriture ou d'affection dans les tranchées, les soldats vont trouver un peu de douceur dans ce monde de brutes.

Dès les débuts du cinéma, le chat est représenté comme un animal vif, intelligent, fort, qui réussit à s'en sortir. Pourquoi va-t-il avoir le beau rôle ?

Eric Baratay : Oui, c'est vrai, mais le chien est tout aussi présent dès les débuts du cinéma. Il suffit de penser à Rintintin, par exemple. Il y a un vrai changement dans le dernier tiers du XXe siècle, c'est là qu'on voit le chat passer devant le chien. Aurions-nous cru, il y a vingt ou trente ans, qu'il y aurait plus de chats de compagnie que de chiens de compagnie ? Le nombre de chiens, qui était monté à une dizaine de millions en France dans les années 1980-1990, régresse maintenant régulièrement depuis une vingtaine d'années, alors que le nombre de chats augmente encore. Il y a vraiment un changement qui s'est fait et dont on voit les émanations et les conséquences, aussi bien dans le cinéma que dans la littérature.

Les propriétaires de chats se définissent en opposition aux propriétaires de chiens. "Le chiens nous appartient alors que nous appartenons au chat" : d'où vient cette phrase que l'on entend partout ?

Eric Baratay : Cette idée vient directement du romantisme, c'est-à-dire que le propriétaire de chat se considère comme quelqu'un d'indépendant dans la société. Ce sont souvent des professions libérales, des fonctionnaires ou des gens de la culture qui ont une volonté d'indépendance vis-à-vis du pouvoir. Le chien, c'est celui qui est aux ordres et donc le propriétaire de chien, c'est un peu le toutou du système ! Evidemment, dans le contexte des années 1960-1970, de l'après-68, ça compte beaucoup pour les propriétaires de chats. Donc, il y a une espèce d'antinomie entre les deux qui se met en place. Voilà pour l'explication culturelle, mais il y a aussi une explication pratique. 

Le chat, on le voit monter surtout en centre-ville, dans les grandes villes. Et là, évidemment, un chat est beaucoup plus pratique à avoir qu'un chien. On n'a pas le sortir, il peut rester dans l'appartement, il est relativement propre. On peut lui apprendre rapidement à faire ses besoins dans un lieu déterminé. On n'a pas à le promener, on n'a pas à le mettre en laisse. C'est beaucoup plus autonome. Mais depuis une dizaine d'années, on observe une nouvelle tendance : de la part d'une partie des propriétaires de chats, ce n'est pas cette idée d'indépendance du chat qui attire. On veut au contraire avoir un chat comme on avait un chien, c'est-à-dire qu'on va demander au chat d'être aussi présent, aussi lié à nous que pouvait l'être un chien de compagnie. Autrement dit, on va vouloir que le chat joue avec nous, soit avec vous, nous sollicite. Une tradition anglo-saxonne aujourd'hui très répandue.

Le chat peut-il alors aller contre sa nature ?

Eric Baratay : Le chat s'adapte à sa nouvelle fonction, à la fois par la sélection des chats et par l'apprentissage, l'éducation des espèces. On crée petit à petit des chats qui sont plus aptes à répondre à cette demande-là. Et donc, on crée des chats beaucoup plus proches, beaucoup plus dépendants de nous. Et nous, on devient dépendant d'eux pour avoir une fusion beaucoup plus forte. Finalement, on veut faire du chat un chien de compagnie. 

Eric Baratay Né en 1960, Eric Baratay est agrégé d’histoire, spécialiste de l’histoire de l’animal. Ses recherches portent sur l’histoire de la nature, des animaux et de leurs relations avec les hommes. Maître de conférences à l'Université Jean-Moulin de Lyon, il est l'auteur notamment de Le point de vue animal – Une autre version de l’histoire, édité au Seuil.

Série "Des chats et des hommes"
Episode 1 : Le chat dans les mythologies grecques et égyptiennes

Episode 2 : La diabolisation du chat

Episode 3 : La réhabilitation du chat

Episode 4 : La figure du chat romantique

Episode 5 : Le chat, cet indomptable animal de compagnie

Rediffusion de la semaine du 10 au 14 novembre 2014 de l'émission "Un autre jour est possible"

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