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Le château de Peyrepertuse

Peyrepertuse, ou le vertige du mythe cathare

3 min
À retrouver dans l'émission

On vient à la citadelle parce qu'elle aurait été l'un des derniers refuges des héroïques Cathares. Or des Cathares, plus on en sait, plus on sait qu'on ne sait rien. La puissance du récit, elle, reste invaincue.

Le château de Peyrepertuse
Le château de Peyrepertuse Crédits : LEROY Francis / hemis.fr / hemis.fr / Hemis via AFP - AFP

Je vous propose un détour par le château cathare de Peyrepertuse. 

Son nom est à lui seul est évocateur. Son surnom, l'est plus encore, "la Carcassonne dans le ciel", puisqu'il est l'un des "Cinq Fils de Carcassonne" avec les châteaux de Quéribus, Puilaurens, Termes et Aguilar, tous situés au sommet de pitons rocheux "imprenables" sur une ligne de défense des Pyrénées. Peyrepertuse épouse parfaitement la falaise de calcaire sur laquelle il semble posée, juste au-dessus du village de Duilhac. Si bien que, si comme moi l’on y va l’hiver, on y voit loin, et le vent y souffle si fort qu'on a la sensation de pouvoir y être renversé. Ces "citadelles du vertiges" sont associées à la fameuse légende de la croisade contre les Albigeois : ils auraient été non seulement les fiefs mais aussi les derniers refuges des Cathares, ces partisans d’une doctrine chrétienne très subversive et endémique dans le Languedoc au tournant du premier millénaire. Ces légendaires y auraient connu une fin tragique au XIIIe siècle, au terme de combats acharnés. 

Mais ne m'en veuillez pas de vous avoir trompés en vous parlant du "château cathare de Peyrepertuse". C'est ainsi qu'on en parle depuis le XIXe siècle, depuis que les écrivains romantiques ont redécouvert ces ruines. C'est aussi grâce à cette légende noire que l'on y attire chaque années cent mille touristes. Or tout de cette proposition nominale est faux, ou presque. D’abord parce qu’on ne sait rien de ceux qu’on appelle aujourd'hui - en fait depuis la fin des années 1960 seulement, les Cathares. Ou plutôt plus en on en sait, plus on sait qu’on en sait rien. 

Des Cathares étrangement proches de nous : végétariens, ils veulent limiter le nombre d'enfants. 

Dans sa bulle, le pape Innocent III parlait bien d’une hérésie albigeoise. Les partisans du catharisme, du grec katharos qui signifie "pur",   auraient paniqué l’Église, dès le XIIe siècle, parce qu’ils rejettent tous les sacrements catholiques. Ils se définissent comme « parfaits » et « parfaites », et croient en une doctrine qui pose que l’univers est divisé entre le bien et le mal, mais que le monde physique relève uniquement du mal. Dieu en est absolument absent, et le passage sur Terre est avant tout regardé comme une épreuve pour l’âme humaine. De cette croyance découle toute une foule de pratiques, qui peuvent nous sembler étonnamment proches de nous, ou en tout cas de ce que prêchent certains adeptes de l’idée de l’effondrement. Par exemple, chez les Cathares, procréer équivaut à piéger une pauvre âme sur Terre. Parfaits et parfaites aspirent donc à ne pas avoir d’enfants. Pour autant, même si l'abstinence est de mise, le plaisir charnel n'est pas un péché gravissime et on peut le pratiquer pour se donner du courage. Les Cathares refusent de faire le moindre mal à une créature faite de chair et de sang, ils sont donc végétariens, et jeûnent intégralement le plus souvent possible. Pour se soutenir dans leur foi, ils vivent entre camarades du même sexe dans une forme de concubinage que l’Eglise évidemment regarde avec horreur.  

Les citadelles du vertiges sont bien plus royales que cathares 

Intrigantes croyances qui font écho à nos préoccupations écologiques plusieurs siècles plus tard... Mais tout cela reste aussi sujet à caution, car finalement, la plupart de nos sources sur le catharisme nous viennent de commentateurs acquis à l’Eglise, qui a en a largement triomphé. A mesure qu'elle progresse, la recherche doute de ce qu’on lui a transmis. Elle en vient parfois à douter de l’existence même de cette doctrine hérétique, et du bienfondé de la croisade, qui s’est vite transformée en une guerre de conquête très opportune pour les barons du Nord et le roi de France Louis VII, qui y ont surtout gagné du territoire. 

C’est là que le mythe des citadelles des vertiges s’effondre absolument. Elles n’ont en réalité pas servi à grand-chose pendant la croisade et n'ont pour certaines d'entre elles pas accueilli le moindre Cathare. Elles ont toutes été bâties ou rebâties après la défaite des hérétiques par le roi de France pour se défendre contre le royaume d’Aragon. Depuis quelques années, face à l'évidence, on s'est résolu à abandonner le terme de "châteaux cathares", on parle plus volontiers de "châteaux du pays cathare". La nuance est fine. Mais c’est toute la beauté de l’affaire : plus puissante que la vérité historique, plus vertigineuse que la muraille de Peyrepertuse, c'est la force du récit qui triomphe. Qui nous meut, nous fait monter jusqu’aux cimes des montagnes, et reste toujours invaincue. 

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