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Le phare de Cordouan, quand la marée est basse

Comme un phare dans la nuit : le sacre de Cordouan ou la fin d'une ère

4 min
À retrouver dans l'émission

Surnommé "Versailles sur mer", le phare de Cordouan est entré samedi au Patrimoine mondial de l'Unesco. Une célébration et un genre de baiser d'adieu alors que l'ère des phares s'achève en silence.

Le phare de Cordouan, quand la marée est basse
Le phare de Cordouan, quand la marée est basse Crédits : PHILIPPE LOPEZ / AFP - AFP

Dressé sur le plateau de Cordouan, celui que l’on nomme le "roi des phares" est  le plus ancien phare de France encore en activité. Le plus beau surtout. Voulu par Henri IV,  il garde depuis 1611 l’estuaire de la Gironde là où la Garonne et la Dordogne confluent pour aller se jeter dans l’Océan Atlantique. Pendant quatre siècles, il a aidé les marins à naviguer en envoyant son petit signal à lui, chaque phare a le sien. Ici 3 secondes, 3 secondes, 1 seconde.  

Ce que je trouve beau avec son classement au Patrimoine Mondial de l’Unesco, c’est qu’il n’aura que peu de conséquence sur le tourisme ;  le phare accueille déjà 24 000 visiteurs par an, ils ne peuvent y accéder qu’à la belle saison quand la marée est basse, il ne pourra matériellement jamais en accueillir beaucoup plus. Ce qui est beau mais aussi terrible,  c’est que ce classement sonne donc plus comme une déclaration d’amour, comme un baiser d’adieu et signe la fin de l’ère des phares. Cette ère a commencé à l’Antiquité, sous l’impulsion des civilisations de marins que sont les Grecs, les Phéniciens et bien sûr les Macédoniens. Le mot « phare » est ce qu’on appelle un onomastisme nominal, c’est l’ile de Pharos, où fut érigé le phare d’Alexandrie, qui lui a donné son nom. Et elle s’est achevée il y a quelques années dans l’indifférence, d’abord avec l’automatisation totale de la signalisation. 

Car l’histoire des phares est d’abord et avant tout une histoire des techniques absolument géniale, qui va de pair avec l’essor des échanges maritimes. Pendant des millénaires, les phares étaient essentiellement de simples tours à feux.  C’est ce qu’on trouvait sur le plateau, on dit l’estran, de Cordouan avant la construction du chef d’œuvre architectural actuel. C’est dangereux, c’est très couteux. Il faut par exemple 700 kilogrammes de bois par nuit sur le phare de Chassiron à Oléron à la fin de la Renaissance. On n’allume donc  les phares qu’à l’approche d’un bateau. Et ils sont peu nombreux : il n’y en a que six le long des côtes françaises en 1600 quand on construit celui de Cordouan § 

Du bois, on passe à la lampe à huile, dont on décuple la faible lumière grâce à un réflecteur au cuivre. On multiplie les mèches : il y en a 86 à Cordouan en 1782. C’est mieux, mais c’est décevant. Arrive enfin le vrai tournant, que l’on doit à l’ingénieur français Augustin-Jean Fresnel, génie de l’optique, qui a l’intuition que les lentilles sont plus adaptées que des miroirs pour concentrer la lumière. Il met au point un système de lentilles à échelons qui porte son nom, qu’il teste à Paris en août 1822,  sur l'Arc de triomphe de l'Étoile, alors en construction. L’essai est concluant, et son système est installé en 1823  au phare de Cordouan. Là,  tout s’accélère :  en 1850 il y a 58 phares sur les côtes françaises. La Grande Bretagne et les Etats Unis suivent et s’équipent de lentilles de Fresnel. Le nombre de naufrages diminue drastiquement : en France, il passe de 161 par an à 39 entre 1816 et 1831.  

Les lentilles à echelons du phare de Cordouan
Les lentilles à echelons du phare de Cordouan Crédits : PHILIPPE LOPEZ / AFP - AFP

Depuis, les phares peuplent les côtes et nos imaginaires, et aussi notre langage puisqu’il devient synonyme de feu.  Quand l’automobile nait, on donne le nom de phares aux signaux lumineux qu’elle émet. Si l’on y pense, le mot phare dans son sens figuré traverse souvent nos vies, même quand on en voit peu : je peux dire (ce serait présomptueux) que cette chronique est le moment phare de votre journée. Que les Matins de France Culture surgissent comme un phare dans la nuit. Derrière ce mot il y a l’idée de la lumière bien sûr, il y a aussi celle d’une présence bienveillante : pour un marin, apercevoir un phare c’est se savoir enfin à l’abri. Mais pendant des siècles, c’était aussi savoir qu’une présence bienveillante est là : celle du gardien de phare. Ces êtres pétris de solitude, qui faisaient  carrière en commençant par les phares dit des enfers isolés en mer, qui impliquent en plus des relèves dangereuses. Progressaient vers les phares du purgatoire, situés sur des îles. Et finissaient au paradis, à garder des phares construits à terre, ceux qui permettent de rentrer chez soi. 

Ce métier a disparu en à peine quelques années avec l’électrification et l’automatisation totale des phares. Et si Cordouan est bien le dernier phare habité de France, c’est que ce véritable petit château de la Renaissance, ses gonds en cuivre, ses dalles en marbre, ont besoin d’un entretien quotidien pour ne pas être mangé par l’humidité. Mais il y a plus triste encore ; en réalité,  avec la généralisation de la géolocalisation, les phares depuis quelques années ne servent plus à rien. Car quand il aborde une côte difficile de nuit, le marin de 2021 ne regarde plus à l’horizon, il est comme vous et moi dans le métro, il baisse les yeux et regarde son GPS 

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