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Dominique Cardon – quelles fractures numériques ?

59 min
À retrouver dans l'émission

Quelles fractures numériques ?

Dominique Cardon, vous êtes sociologue, vous êtes chercheur au laboratoire des usages de France Télécom et membre associé au Centre d’études des mouvements sociaux de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Vous avez aussi enseigné à la Sorbonne de 2003 à 2013. Vos recherches portent sur les transformations contemporaines de l’espace public. Vous vous penchez notamment sur les infrastructures médiatiques qui nous sont offertes par les nouvelles technologies. Vous allez aujourd’hui nous aider à débroussailler la question de la fracture numérique, ou plutôt des fractures numériques. Non pas seulement la question des insuffisances du réseau, mais les fossés qui se creusent entre les générations, la révolution des usages et des modes de vie, et les nouvelles modalités de la connaissance.

La révolution numérique a été extraordinairement rapide. Les « technologies de l’information et de la communication » (TIC) ont transformé le monde en quelques années. En 1998, 4% de la population française disposait d’internet à domicile, en 2013, c’était 80% c’est l’un des taux les plus élevés d’Europe. L’usage de la connexion fixe est en baisse et la tendance est à la multiplication des points d’accès : ordinateurs fixes et portables, téléphones, tablettes, sont maintenant connectés au réseau sans fil par le wifi. La connexion à internet via un téléphone est en hausse constante. En 2013, 40% des Français étaient équipés d’un téléphone « intelligent ». Ils étaient 11% deux ans plus tôt. 4% des Français disposaient d’une tablette numérique en 2011, ils étaient 17% en 2013. Le cumul des différents modes de connexion se généralise : 50% des usagers utilisent deux modes de connexion.

La première fracture numérique est celle qui sépare les usagers des TIC des non-usagers. Elle est d’abord une inégalité sociale et générationnelle, entre ceux qui s’adaptent, et ceux qui restent à l’écart de la société numérique. Les jeunes, les personnes dotées de revenus élevés, les cadres supérieurs, et les habitants de l’agglomération parisienne, sont plus équipés et plus susceptibles d’utiliser plusieurs modes de connexion simultanées. A titre d’exemple, 5% des plus de 70 ans sont équipés de smartphones, contre 75% des 18-24 ans. En 2013, 55% de la population pratiquait le commerce en ligne, mais le chiffre monte à 79% pour les 25-39 ans et 82% pour les diplômés du supérieur. L’usage professionnel d’internet est lui aussi très inégal : neuf cadres sur dix ont accès au réseau sur leur lieu de travail, contre seulement deux ouvriers sur dix. Vie personnelle et vie professionnelle s’entrecroisent : les personnes connectées utilisent internet à des fins personnelles sur leur lieu de travail, et à des fins professionnelles en dehors de leur lieu de travail. Pour Marc Bertrand et David Belliard dans Alternatives économiques, « l’économie numérique a un effet multiplicateur des inégalités, car ce sont les plus éduqués et les plus informés qui en tirent le mieux profit. » Valérie Peugeot, Vice-présidente du Conseil national du numérique, exprime le même avis : « Les non-connectés, devenus minoritaires, sont également ceux qui sont par ailleurs victimes de marginalisation sociale, culturelle et économique. »

L’Education nationale multiplie les initiatives pour intégrer les TIC dans l’enseignement. D’une façon générale, les jeunes sont les précurseurs et les prescripteurs de l’ensemble des usages des outils numériques. Les 18 - 24 ans passent en moyenne 24 heures par semaine sur internet. Les TIC « envahissent » la vie quotidienne. Les temps morts sont consacrés à l’envoi de courriel et de SMS, à la navigation sur internet, à la musique, aux jeux vidéo. Les activités se superposent : 82% des français naviguent sur internet en même temps qu’ils regardent la télévision. Ils sont 94% parmi les moins de 25 ans.

Pour autant, le sentiment de compétence numérique progresse lentement : 55% des français se sentaient compétents en 2013, contre déjà 48% en 2007. Pour Valérie Peugeot, «nous devons nous affranchir du concept de fracture numérique ». D’après elle, dès lors que 80% de la population est connectée, le véritable enjeu est l’adaptation permanente de toutes les générations aux nouveaux outils qui surgissent en permanence et qui transforment « nos manières de travailler, d’étudier, de nous relier, de nous déplacer, de créer, de partager ». Toujours selon Valérie Peugeot, « nous sommes entrés dans une phase permanente d’apprentissage collectif et de remise en cause personnelle. »

Dominique Cardon, quelles sont pour vous les différentes réalités qu’on regroupe sous le vocable de fracture numérique, quelles sont les transformations les plus notables et comment réduire le nombre des laissés-pour-compte ?

Invités

Sylvie KAUFFMANN, directrice éditoriale au Monde

Jean-Louis BOURLANGES, professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris

Marc-Olivier PADIS, directeur de la rédaction de la revue Esprit

Intervenants
  • Sociologue à Sciences Po, il enseigne la culture numérique et conduit des recherches sur l'espace public numérique et les agencements algorithmiques
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