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Un attentat à la Mosquée de Bayonne a blessé deux personnes le 28 octobre / Des manifestants libanais se réjouissent de la démission du 1er Ministre Saad Hariri le 29 octobre 2019 à Beyrouth

Mosquée de Bayonne: fait divers, fait français, fait d'époque ? / Liban: autopsie d'une colère

58 min
À retrouver dans l'émission

Mosquée de Bayonne: fait divers, fait d’époque, fait français ? Au-delà des mots, un fléau : la xénophobie décomplexée, libérée et la notion de "communauté nationale" mise à mal. Et puis direction le Liban : autopsie d'une colère, après la démission cette semaine du Premier ministre Saad Hariri.

Un attentat à la Mosquée de Bayonne a blessé deux personnes le 28 octobre / Des manifestants libanais se réjouissent de la démission du 1er Ministre Saad Hariri le 29 octobre 2019 à Beyrouth
Un attentat à la Mosquée de Bayonne a blessé deux personnes le 28 octobre / Des manifestants libanais se réjouissent de la démission du 1er Ministre Saad Hariri le 29 octobre 2019 à Beyrouth Crédits : Iroz Gaizka /JOSEPH EID - AFP

Analyse des temps forts de la semaine politique et géopolitique avec le chercheur en sciences politiques Manuel Cervera-Marzal, les journalistes Christine Ockrent et Gérard Courtois et le directeur de l’Institut français des relations internationales Thomas Gomart.

Première partie : Mosquée de Bayonne: fait divers, fait français, fait d'époque ?

Claude Sinké, l'auteur des tirs ayant blessé deux personnes lundi 28 octobre devant la mosquée de Bayonne, a reconnu les faits lors de son interpellation. Âgé de 84 ans, Claude Sinké avait été candidat pour le Front national aux élections départementales de 2015 dans les Landes, et il y a quelques années, l'octogénaire avait partagé sur Facebook son admiration pour le polémiste Eric Zemmour. 

Les experts ont estimé que Claude Sinké au moment des faits avait une altération partielle du discernement mais restait pénalement responsable. Il encourt la réclusion criminelle à perpétuité, mais la justice ne considère pas à ce stade, que les faits soient de nature terroriste. Un fait divers donc. Mais aussi un fait d’époque, rappelant tous ces projets d’attentats xénophobes commis par des individus d’extrême-droite souvent très sains d’esprit, dans de nombreux pays : en Nouvelle-Zélande notamment avec l'attentat contre deux mosquées de Christchurch en mars dernier, 50 morts, au Royaume-Uni où quatre attentats ont été attribués à l'extrême droite au cours de cinq dernières années, et dans de nombreux autres pays occidentaux. 

L’attentat xénophobe : un fait d’époque mais aussi un fait français, s’inscrivant dans une séquence hexagonale particulièrement nauséabonde: démarrant avec l’attentat de la Préfecture de police de Paris et la mission politique délicate consistant à lutter contre une menace réelle sans verser dans la stigmatisation des Musulmans, puis le débat déclenché par un élu RN autour d’une mère de famille voilée accompagnant une sortie scolaire, sans oublier la polémique Zemmour, multi condamné par la Justice et sous le coup d’une nouvelle enquête que les médias CNews, Paris Première, Le Figaro laissent tenir des propos régulièrement dénoncés comme racistes, ou susceptibles d’inciter à la haine raciale, Zemmour ayant par exemple affirmé à l’antenne de la chaîne info du groupe Canal mercredi 23 octobre être « du côté du général Bugeaud » qui, « quand il arrive en Algérie, commence à massacrer les musulmans, et même certains juifs ». 

Fait divers, fait d’époque, fait français : au-delà des mots, un fléau : la xénophobie décomplexée, libérée, et la notion même de « communauté nationale », bien mal en point…

Deuxième partie : Liban, autopsie d’une colère

Après 13 jours de manifestations dans le pays, le Premier ministre libanais a annoncé, mardi 29 octobre, qu'il allait quitter le pouvoir.  Tout est parti de l'annonce d'une taxe sur les appels téléphoniques par l’application WhatsApp. Immédiatement, les gens par milliers sont descendus dans la rue. La taxe WhatsApp est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase des récriminations des Libanais. Ces dernières semaines, la tension montait au Liban sur fond d'aggravation de la situation économique et d’une corruption systémique. Tandis que la mobilisation s’essouffle à Beyrouth, au nord, à Tripoli, des milliers de manifestants ont convergé hier soir venus des 4 coins du Liban, pour une mobilisation sous le signe de l’Union.

La démission de Saad Hariri ne résout pas tout car c’est bien l'ensemble de la classe politique libanaise qui est visé par le mouvement. Le slogan phare "Tous, cela veut dire tous" traduit la volonté commune de renouveler en bloc un monde politique accusé d'incompétence et de corruption. Les manifestants réclament la formation d’un gouvernement où les ministres seraient choisis pour leurs compétences et non parce qu’ils appartiennent à tel ou tel communauté ou clan, ils réclament aussi le départ du Président Michel Aoun et la dissolution du Parlement. Par ailleurs pour la première fois, des foules ont défilé dans les fiefs du Hezbollah pro-iranien pour s'en prendre à l’organisation chiite et à son leader religieux Hassan Nasrallah.

Pour bien comprendre la colère des manifestants, il faut rappeler que la classe politique est restée quasiment inchangée depuis la guerre civile (qui s’est déroulée entre 1975-1990). Le système institutionnel repose sur un savant équilibre entre les différentes confessions du pays, ce qui favorise le maintien aux pouvoirs des mêmes dirigeants. Le poste de Premier ministre est ainsi toujours occupé par un sunnite, celui de président par un chrétien maronite et celui de président de l'Assemblée par un chiite. A cela s'ajoutent des logiques dynastiques : Saad Hariri est le fils d'un ancien Premier ministre et le gendre du président Michel Aoun est ministre.

Alors le Liban : crise de régime, colère venue de loin, soif de changement… mais le Liban a-t-il les moyens de ses rêves ? Avec ses identités meurtrières comme le dit l’écrivain libanais Amin Maalouf, avec sa géographie qui le place au cœur de tous les conflits de la Région et notamment 1/3 de sa population composée de réfugiés syriens, avec ses influences étrangères multiples à commencer par la guerre sourde irano-saoudienne, le Liban a-t-il vraiment les moyens de se réinventer ?

Références / conseils de lecture 

  • Pierre-Jean Luizard, La République et l'Islam. Aux racines d'un malentendu, Tallandier, 2019
  • Siri Hustvedt, Souvenirs de l’avenir, Actes Sud, 2019
  • Federico Tarragoni, L'Esprit Démocratique du populisme, La Découverte, 2019
  • Ivan Krastev, Stephen Holmes, Le moment illibéral, Fayard, 2019
Intervenants
  • philosophe et sociologue à l’Université d’Aix-Marseille
  • journaliste, ancien chroniqueur au quotidien Le Monde
  • Journaliste et productrice de l'émission "Affaires étrangères" sur France Culture
  • Historien des relations internationales, directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI).
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