LE DIRECT

Thématique : Violences de la Grande Guerre, avec Jean-Yves Le Naour

1h
À retrouver dans l'émission

Jean-Yves Le Naour vous êtes historien, spécialiste de la Première Guerre mondiale et de l’histoire du XXème siècle, et vous dirigez la collection « L’histoire comme un roman » chez Larousse depuis juin 2009.

Dans votre livre Les soldats de la honte (Perrin, 2011), vous rappelez les soldats traumatisés de la Grande Guerre, dissimulés à l’époque « par honte ou par désespoir », à la mémoire collective. « [L]a guerre n’a pas seulement meurtri et lacéré les chairs, elle a entaillé les âmes, elle a rendu fou », expliquez-vous. Vous estimez qu’en France plus de 100.000 hommes ont été atteints de troubles mentaux, temporaires ou permanents, au cours de la Première Guerre mondiale. En Grande-Bretagne, il y aurait eu 65.000 pensionnés après-guerre pour des traumatismes psychiques, tandis que le nombre d’hommes traités pour troubles mentaux aux Etats-Unis, entrés en guerre en 1917, est évalué à 69.000. Paralysie, tremblements, mutisme, cécité, corps pliés, sont des symptômes de ces « traumatisés ». A l’origine de ces accidents nerveux, les médecins préfèrent d’abord y voir une cause organique, un choc physique qui entraînerait des lésions dans le système nerveux. On invoque aussi l’émotion-choc qui provoquerait des traumatismes psychiques. Connus sous le nom générique de « shell shock » en Grande-Bretagne, et « obusite, commotion cérébrale, névrose » en France, ces syndromes sont aussi assimilés à l’hystérie, bien que le diagnostic questionne la virilité des soldats et la « force de résistance nerveuse de la race française » mise en avant par l’Académie de médecine. Pour rompre avec les notions confuses attachées à la notion d’hystérie, le neurologue Joseph Babinski développa le concept de « pithiatisme ». Il désigne l’ensemble des troubles fonctionnels qui apparaissent sans cause organique soit par suggestion soit sous l'influence d'un traumatisme affectif et qui sont guérissables par la persuasion. Les troubles mentaux seraient le fruit de la volonté et de l’autosuggestion du malade. Les pithiatiques sont soupçonnés de mauvaise volonté, voire d’être des simulateurs et des «profiteurs de guerre». Le traitement recommandé par Babinski repose sur la persuasion ou la contre-suggestion. Ainsi les plicaturés, dont la peur de la douleur aurait « pérennisé la position vicieuse » en restant courbés, sont traités par « électrothérapie persuasive ».

Dès octobre 1914, le ministère de la Guerre crée huit centres neurologiques régionaux en zone intérieure pour traiter les blessés nerveux et les renvoyer sur le front. Les psychonévrosés sont considérés curables et « récupérables », et en 1915 la Société de neurologie exclut qu’ils puissent être réformés. En 1916, le médecin-chef du centre neurologique de Tours Clovis Vincent va plus loin que la simple « persuasion » et prône la violence comme méthode de guérison. Le « torpillage », qui consiste à injecter des doses massives d’électricité aux malades, est revendiqué comme le traitement le plus efficace et le plus rapide pour renvoyer au front.

Jean-Yves Le Naour, vous écrivez que « la médecine qui se focalise sur la nécessité de rendre des soldats à la patrie […] se renie en oubliant qu’elle doit apaiser les souffrances plutôt que de les utiliser ». En vous appuyant sur l’histoire du zouave Baptiste Deschamps, qui s’est opposé avec violence au traitement par l’électricité de Clovis Vincent, vous retracez le débat qui a opposé en France les partisans de l’obligation de traitement dans l’intérêt supérieur de l’Etat contre les défenseurs des droits des malades. Dévoilé au grand public par le procès Vincent contre Deschamps, le torpillage est condamné par une partie de la presse et par certains spécialistes. Vous notez que les blessés physiques avaient « droit à la considération du corps médical » contrairement aux pithiatiques soumis à une conception « culpabilisante ». Dans son article Guerre totale et troubles mentaux paru en 2000 dans la revue des Annales, Annette Becker dénonçait l’« hypermnésie » d’après-guerre en faveur des héros morts, et « l’amnésie qui s’étendait sur les traumatisés ». Jean-Yves Le Naour, pour ouvrir notre discussion, pouvez-vous nous expliquer comment la médecine, devenue selon vous une « machine sans âme ni conscience », a contribué à l’oubli des « soldats de la honte » ?

Invités :

  • Jean-Louis BOURLANGES, professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris

  • Max GALLO, romancier et historien

Référence citée :

  • Georges Duhamel, Paroles de médecin (1944)

Nota Bene :

Il n’y aura pas d’émission la semaine prochaine (le 1er septembre, diffusion de la Cérémonie du Désert), mais l’Esprit Public reprendra son cours normal le dimanche 8 septembre.

Intervenants
  • Historien spécialiste de la Première Guerre mondiale et de l'histoire du XXe siècle
L'équipe
Production
Réalisation
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......