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Le président de la République Valéry Giscard d'Estaing descendant de son avion lors d'une visite officielle.

Valéry Giscard d'Estaing : "Le mot adaptation conduit plus l'esprit public en direction des changements que le mot réforme"

59 min
À retrouver dans l'émission

Valéry Giscard d'Estaing est mort ce mercredi 2 décembre 2020. Fin août 2014, l'ancien président de la République était l'invité sur nos ondes de Philippe Meyer pour évoquer son mandat, son amitié avec Helmut Schmidt et expliquer sa volonté d'avoir mené des "adaptations" de la société française.

Le président de la République Valéry Giscard d'Estaing descendant de son avion lors d'une visite officielle.
Le président de la République Valéry Giscard d'Estaing descendant de son avion lors d'une visite officielle. Crédits : François Bibal / Gamma-Rapho - Getty

Après une introduction à retrouver en bas de cette page, voici les principales réponses de Valéry Giscard d’Estaing au cours de cette émission. A des questions de Philippe Meyer, Michaela Wiegel et Max Gallo.

Des adaptations car "la France a de grandes difficultés à se réformer" 

Pourquoi préférer le mot adaptation au mot réforme ? 

C'est d'abord à partir de la notion que la France a de grandes difficultés à se réformer. Elle ne se réforme pas. La France est un pays qui a une culture fanatique de droits acquis : ceux qui existent, existent, et on n'a pas le droit de vous le reprendre. Cela a pu être attribué dans des circonstances différentes, mais même si les circonstances changent, ce qui est acquis, on ne me le reprendra pas. Si vous parlez de réforme, vous avez l'air d'attaquer le corps social. Le corps social dit "mais pourquoi, les choses sont comme elles sont parce qu'on les a faites ainsi et vous voulez les changer ? C'est une agression. Je suis contre cette agression." Et la première réaction en France à toute annonce de réforme est un mouvement social de sens contraire. Ça, c'est le cadre psychologique de cette affaire. 

Moi, je pense qu'il faut présenter les choses autrement. Parce que la population française est à l'écoute, elle est attentive, elle cherche à comprendre. Le monde évolue, dans des conditions extraordinaires. Probablement sans précédent au point de vue rapidité, puisque la croissance démographique de la planète depuis 1900 jusqu'à nos jours n'a aucun précédent dans l'Histoire. On est passé de quelques milliards à 8 milliards et bientôt 9. Aucun précédent. Et d'autre part, parce que la vie humaine qui était plafonnée d'abord à 50, 55, 60 ans est passée brusquement à 85, 90 ans, donc des changements extraordinaires. 

Et à ce moment là, il faut s'adapter. Il faut considérer ces changements et se demander puisque il y a changement, que fait-on ? Au lieu de dire, vous avez quelque chose je vais vous le reprendre. Je pense donc que le mot adaptation conduit plus l'esprit public en direction des changements que le mot réforme.

Le hasard de l'amitié avec Helmut Schmidt, "ein freund"

Comment s'est forgée votre amitié avec le chancelier Helmut Schmidt ?

C'est arrivé par le hasard des choses. C'est même très étonnant parce que Helmut Schmidt était d'abord ministre de la Défense en Allemagne, et il a été nommé ministre de l'Economie à la suite d'une petite crise intérieure. Moi, j'étais ministre de l'Economie en France, donc on s'est mis à travailler ensemble. On ne se connaissait pas. On s'était vu une fois chez Jean Monnet, longtemps auparavant. On commence à travailler ensemble et on s'aperçoit que nos esprits sont très proches. Il était social démocrate, j'étais centre droit, démocrate chrétien. Normalement, on aurait pu être assez éloigné. Mais en fait, nous découvrons que sur les sujets, nous pensons la même chose. Sujet très amusant, très intéressant. Parce que les sujets monétaires des années de flottement du dollar, de la dévaluation du dollar, du serpent monétaire, étaient des sujets très intéressants et nous découvrons que nous pensons la même chose. Et en même temps nait, comme parfois à l'université et parfois à l'école, j'imagine, un sentiment d'amitié personnelle, réelle ou simple. C'est un ami, es ist ein freund. 

Helmut Schmidt et Valéry Giscard d'Estaing lors d'un sommet franco-allemand à Paris le 4 février 1980.
Helmut Schmidt et Valéry Giscard d'Estaing lors d'un sommet franco-allemand à Paris le 4 février 1980. Crédits : François Lochon / Gamma-Rapho - Getty

Et les hasards historiques, pour le coup, font qu'il y a une crise dans le gouvernement allemand et que le chancelier est obligé de partir et que le Bundestag élit Helmut Schmidt. Quand en France, le président gravement malade meurt et le peuple français m'élit président de la République. Toutes ces nominations se produisant dans un délai de trois jours. Donc, il y avait une sorte au-dessus de nous de destin, de fatalité, qui faisait que nous allions vivre ensemble, travailler ensemble. Mais l'amitié était déjà là et je dirais que plus que la compétence dans cette période, c'est l'amitié qui nous a servi de lien. 

"J'ai toujours eu des ministres des Affaires étrangères compétents"

Comment avez vous ressenti les critiques assez nombreuses sur votre action diplomatique ? C'est le moment où François Mitterrand a parlé de petit télégraphiste. Est-ce un élément contre vous ? 

Pour la politique étrangère du gouvernement, d'abord, j'ai toujours eu des ministres des Affaires étrangères compétents. Par la suite, on a un peu improvisé dans le choix des ministres. Le premier, Jean Sauvagnargues, était un ambassadeur de France en Allemagne et que j'avais choisi parce qu'il était compétent, connaissant l'Allemagne, et gaulliste. Cela faisait une espèce d'ensemble qui, du point de vue de la politique, passait bien dans le système. Il a été ensuite remplacé par un autre diplomate et enfin remplacé par Jean-François Poncet, qui a été le meilleur ministre des Affaires étrangères français de l'époque récente, qui avait une grande expertise. 

Il n'y avait pas un débat très poussé sur les questions internationales et pas tellement de critiques. Naturellement, au moment où on a fait les élections européennes, il y a eu un grand débat avec les post gaullistes qui n'en voulaient pas. J'ai pris l'initiative moi même de consulter le Conseil constitutionnel parce qu'ils disaient que c'était contraire à la Constitution, les Français ne peuvent pas voter pour un Parlement extérieur aux frontières, on n'a pas le droit ou en tout cas, il faut changer la Constitution. J'ai saisi moi même le Conseil constitutionnel, je ne voulais pas qu'il y ait une ambiguïté. Et c'est seulement maintenant que j'ai découvert que le débat avait été extrêmement serré, parce que au Conseil constitutionnel, le premier rapporteur - François Goguel - était un post gaulliste, très compétent d'ailleurs, avait conclu qu'il fallait un changement de constitution, qu'on ne pouvait pas le faire avant d'avoir éventuellement changer la Constitution. Et son rapport a été approuvé par le Conseil. Il y a eu un tel remue-ménage à l'intérieur du Conseil que Goguel s'est démoralisé et a démissionné de sa fonction. Ils ont revoté le lendemain et l'approbation est passée à une voix. Or, cette réforme ne pouvait se faire en Europe que si tous les pays y participaient. Et si donc la France ne l'avait pas fait, on ne pouvait pas le faire. Donc, des débats un peu difficiles, techniques, juridiques, etc. 

J'en ai voulu à Mitterrand parce que Mitterrand qui était un homme qui avait de l'esprit et parfois l'esprit méchant, il faut le dire, a utilisé une circonstance très déplaisante. Dans l'affaire de l'Afghanistan dont je suis allé parler à Brejnev à Varsovie, j'avais une conversation curieuse avec Brejnev parce que Brejnev avait dit "Je ne suis pas à l'origine de cette décision, ce sont les militaires qui sont intervenus en réalité et je vais tâcher d'arrêter cette affaire". Et puis, il m'a expliqué longuement les problèmes de politique intérieure afghane puisque le Président ou Premier ministre afghan pro russe en fonction avait été assassiné. Et donc les Russes s'étaient sentis offensés et cela avait alimenté le désir d'intervention. Mais, m'a-t-il dit, "On ne va pas insister et dès le mois prochain, on va retirer une division d'Afghanistan". Alors, je rentre en France. Il y avait une réunion de l'Union européenne et je dis : "Voilà ce que m'a dit M. Brejnev, appréciez, évaluez naturellement, mais il y aura en tout cas l'annonce du premier retrait d'une division soviétique en Afghanistan dans un avenir proche". Et Mitterrand, voulant faire de l'esprit pas très à propos à ce moment là, m'a qualifié de petit télégraphiste. Comme si j'avais remporté, en somme, un télégramme. J'ai trouvé que c'était, pour le moins, inélégant. 

L'introduction à cette émission signée Philippe Meyer :

Valéry Giscard d’Estaing, vous êtes né le 2 février 1926 à Coblence. Vous êtes reçu au concours de l'École polytechnique en 1946. Vous intégrez en janvier 1949 la toute nouvelle École nationale d'administration (ENA). Votre promotion choisit de s’appeler Europe. Vous entrez en 1952 à l'Inspection générale des finances. Vous êtes nommé par le général De Gaulle Secrétaire d'État aux Finances de 1959 à 1962, puis ministre des Finances et des Affaires économiques de 1962 à 1966. En 1969, Georges Pompidou vous nomme ministre de l'Économie et des Finances. Vous restez rue de Rivoli jusqu’en 1974. Vous êtes élu président de la République le 19 mai 1974. Vous prenez vos fonctions le 27 mai du même mois.

Vous avez voulu, pour votre investiture, une cérémonie renouvelée, et, selon l’un de vos mots, de prédilection, décrispée. En 2011, au cours d’un entretien avec Georges Valance, vous déclarez "J’ai voulu rompre avec les lourdeurs chamarrées du passé et inventer une nouvelle élégance républicaine."

Dans l’exercice de la fonction, vous respectez l’esprit et la lettre de la Constitution. Vous êtes Chef d’Etat et non pas Chef de gouvernement. Pour vous, l’Elysée est un centre d’impulsion. Ce n’est pas un organe de gestion ni d’exécution. Cette mission relève du gouvernement. Vous chargez vos conseillers directs à l’Elysée de réfléchir, d’imaginer et de réagir à des idées que vous leur soumettez. Vous ne leur permettez pas d’interférer dans vos relations directes avec les ministres. Pour éviter que vos conseillers puissent apparaître comme les correspondants des Ministres à l’Elysée, chacun d’entre eux s’occupe d’un secteur étendu qui regroupe plusieurs ministères. Vous vous entretenez avec le Premier ministre de façon régulière et formelle. Vous lui transmettez régulièrement des "feuilles de route". Vous laissez au gouvernement le soin de mettre en œuvre, collectivement, les réformes inscrites dans ces feuilles de route. Vous tenez à ce que les décisions prises soient le résultat d’un travail mené en commun avec les membres du gouvernement.

Dans un entretien que vous avez donné au Figaro en mai 2014, vous revenez sur votre conception de la fonction présidentielle. Je vous cite : "Selon la Constitution de 1958, et tout particulièrement son article 5, le président de la République n'est pas le chef direct de l'exécutif. Il est au-dessus du système, en charge des objectifs de long terme." Vous poursuivez : "Le général de Gaulle n'intervenait pas sur tous les sujets, (…) il laissait beaucoup de champ libre au gouvernement." "J'ai voulu, du temps de ma présidence, maintenir cette façon de faire." Ce n’est plus aujourd’hui la méthode qui prévaut. Pour vous, "Après François Mitterrand, on a assisté à une lente dérive de nos institutions. A certains égards, on est revenu au Président du Conseil de la IVe République."

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