LE DIRECT

31ème Marché de la poésie

7 min
À retrouver dans l'émission

A l’occasion du 31ème Marché de la poésie

Jean-Michel Maulpoix : Par quatre chemins. Francis Ponge, Henri Michaux, René Char, Saint-John Perse (Pocket) /

Revue (électronique) Recours au poème

http://www.recoursaupoeme.fr/

marché
marché
maulpoix
maulpoix

« La poésie est de toutes les eaux claires celle qui s’attarde le moins aux reflets de ses ponts » écrivait René Char dans un recueil intitulé A la santé du serpent et repris dans Fureur et mystère . Si elle vaut pour lui, et notamment pour sa parole rapide et volontiers elliptique, la formule a constamment été démentie, à commencer par les poètes eux-mêmes, qui ont été nombreux à produire arts poétiques et manifestes, programmes ou traités du style, bref, à s’attarder sous les arches des ouvrage. Jean-Michel Maulpoix, qui est poète, l’illustre parfaitement, lui qui a écrit plusieurs livres de critique, notamment sur la question du lyrisme. Ici, il entreprend de relire quatre grands poètes du XXème siècle, d’une même génération mais très différents : René Char, Henri Michaux, Francis Ponge et Saint-John Perse, soit, dans ses propres termes, la résistance et la révolte, l’exploration du dedans, l’arrêt sur l’objet et sur le mot, et enfin la célébration, quatre modalités singulières de l’expérience poétique, ouvrant leurs horizons propres dans le paysage de la poésie moderne.

Si différents soient-ils, il est arrivé qu’ils se saluent au détour d’un texte, sur le ton de l’hommage ou au contraire de l’aversion, et les poètes peuvent avoir la dent dure dans ce registre. Ponge ne pouvait pas supporter la « manie de la grandeur », qu’il traite de « mômerie ridicule », de celui qu’il qualifiait d’« imposteur » : Saint-John Perse. Lequel célébrait René Char « tenant haut et ferme la torche d’athlète qui chemine », et à celui qui se refusait à « arrondir l’éclair » de sa parole jugée parfois hermétique, il dira : « Char, vous avez forcé l’éclair au nid, et sur l’éclair vous bâtissez ». Et malgré leurs singularités respectives, leurs tempéraments divergents, tous appartiennent à la génération qui a traversé le siècle « solitaire et difforme » de l’holocauste et des massacres de masse, trouvant dans la poésie la ressource d’une insurrection contre l’absurdité du monde. « A chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d’avenir » écrivait Char, qui entrera dans la Résistance et ses poèmes en portent la trace la violence est partout présente chez Michaux, Saint-John Perse hausse le regard à hauteur des éléments et – je cite Maulpoix « en appelle à des forces neuves pour surmonter l’échec de la civilisation occidentale », Ponge affirme que « la poésie est une création continue d’une sorte de colère ».

L’autre puissant point de convergence que leur voit l’auteur tient dans une commune mise en valeur de la vie et du séjour dans le monde, qui découle peut-être de cette expérience du désastre, et sur un mode résolument profane. « Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi », lance René Char. Et Saint-John Perse : « J’ai fondé sur l’abîme et l’embrun et la fumée des sables ». Henri Michaux : « J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie ». Et Ponge : « Je voudrais écrire une sorte de De Natura Rerum ». Mais pour le reste, J.-M. Maulpoix s’emploie à explorer leur manière propre et différente d’être au monde, « par quatre chemins ».

« Il n’est rien de vivant qui de néant procède, ni de néant s’éprenne » affirmait Saint-John Perse dans son discours de réception du Prix Nobel de littérature. La sentence projette son ombre sur le lyrisme qu’on attribue à juste titre à l’auteur d’Eloges . Le fin connaisseur du lyrisme qu’est J.-M. Maulpoix voit dans son parti-pris de la grandeur – je cite « quelque chose de stoïque, car il n’est pas étranger à la conscience de la catastrophe métaphysique du monde moderne ». Pourtant ça ne débouche sur aucune forme de mélancolie, le poète trempe sa plume et son tempérament dans l’énergie des éléments naturels, les vents ou l’ « immense l’étendue des eaux ». Son phrasé s’accorde à la houle pour induire une sensation de durée, voire d’éternité, où les forces cosmiques sont aux prises avec l’histoire humaine : « Une même vague par le monde, une même vague depuis Troie / Roule sa hanche jusqu’à nous. »

Au regard de « l’amplitude de Saint-John Perse », l’horizon et l’allure de Michaux, « aventurier du dedans », tranche absolument. « Ecrire plutôt pour court-circuiter » annonce l’auteur de La Vie dans les plis qui s’entend à « accélérer le pas, le pouls de la langue ». Bientôt viendra le temps des voyages, de par le monde ou à travers les paradis artificiels. Mais toujours s’impose « le problème d’être ». « La médiocre condition humaine, il faut la parcourir de bout en bout, sans fin, sans honte » écrit-il dans Misérable miracle .

« Le poète est un ancien penseur qui s’est fait ouvrier » dira Francis Ponge. Avec lui, on resserre encore la focale. S’il s’agit toujours de nourrir l’esprit « en l’abouchant au cosmos », celui-ci se donne dans l’humble et muette existence des choses. Donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, êtres ou objets, telle la position à la fois politique et esthétique de celui qui fit parler les choses dont parlent les hommes.

Jacques Munier

J.-M. Maulpoix : Pour un lyrisme critique (José Corti)poursuit la réflexion engagée il y a vingt ans avec La Voix d’Orphée (1989) et développée dans Du lyrisme (2000), puis dans les deux autres volumes parus dans cette même collection, Le Poète perplexe (2002) et Adieux au poème (2005).

Revue Le Nouveau Recueil Dossier Martine Broda Textes de Michel Deguy, Esther Tellermann...

http://www.lenouveaurecueil.fr/index.htm

A lire aussi

Longenbach
Longenbach

James Longenbach : Résistance à la poésie (Editions de Corlevour)

Essai traduit de l’anglais (E.U.) par Claire Vajou.

Presse américaine :

Le livre subtil et plein d’esprit de James Longenbach, La résistance à la poésie, plaide avec éloquence pour la nécessaire impopularité de la poésie. The Guardian

Une défense de la poésie intelligente, élégante et forte. Nation

Quatrième de couverture:

La poésie est son propre meilleur ennemi, soutient James Rodenbach. Analysant un large éventail de poètes, qui va de Callimaque à Louise Glück, il montre comment la résistance à la poésie est ce que la poésie a de plus étonnant. Les poèmes transmettent bien une connaissance, avance-t-il, mais ils le font sous des formes qui travaillent sans cesse à ne pas devenir les médiums dociles de cette transmission. Cette résistance est en réalité la source du plaisir du lecteur : nous ne lisons pas de la poésie pour échapper à la difficulté, mais pour la prendre à bras le corps. Longenbach, armé de l’acuité de l’écrivain et du critique, plaide sa cause avec un engagement profond dans le langage poétique. Chaque chapitre apporte une perspective inédite sur un aspect décisif de la poésie (ligne ou vers, syntaxe, langage figuré, voix, disjonction), et montre bien que le pouvoir du langage dépend moins de la signification que de la façon dont il signifie – c’est-à-dire du processus temporel que nous gérons au cours de l’acte de lire ou d’écrire un poème. Un essai agile et raffiné, qui arrive à un moment crucial – à l’heure où bien des gens essaient de formater et de marchandiser la poésie en faisant d’elle autre chose que ce qu’elle est.

James Longenbach enseigne la littérature à l’Université de Rochester. Il est l’auteur de quatre essais critiques très remarqués sur la littérature moderne, dont La Poésie moderne après le modernisme, et de deux recueils de poèmes, Threshold et Fleet River.

althen
althen

Gabrielle Althen : La splendeur et l’écharde (Editions de Corlevour)

Les essais rassemblés ici tiennent moins de la critique que d’une sorte de face à face avec de grandes œuvres, à moins qu’ils ne ressortissent de ce que Gabrielle Althen désigne comme une « critique méditative », où l’attention se met à guetter comment forme et pensée s’épousent. Ses objets – Pessoa, Handke, Rilke, le peintre Jean Fouquet et bien d’autres – lui sont l’occasion d’une investigation de la parole et du langage artistique.

Elle exprime son intérêt pour certaines formes d’expression de l’intensité, dans la poésie (Bachman, Char, éluard...), dans la poésie mystique (Thérèse d’Avila & Jean de la Croix), dans certaines œuvres picturales (Picasso), au cinéma ou dans le mélodrame, ainsi que pour les jeux multiples d’affirmations et de dénégations qui s’y trouvent.

Ces diverses rencontres donnent ainsi lieu à des analyses parfois précises où se déploie, pli à pli, ce qu’Hölderlin appelait « leurs moyens d’apparition ». Mais il arrive aussi qu’affleurent, dans des propositions plus succinctes, des intuitions très diverses concernant l’art et, plus rarement, la vie.

Gabrielle Althen précise la nature de la promesse faite par l’art, qui pour n’être que métaphorique, n’en demeure pas moins une promesse et, peut-être, déjà un don.

Gabrielle Althen : Poète, romancière et essayiste française. Professeur de littérature à l’Université de Paris X-Nanterre, sous le nom de Colette Astier. Elle a publié chez Rougerie Présomption de l’éclat, Prix Louis Guillaume. Hiérarchies. La Raison aimante, Sud. Le Pèlerin sentinelle, Le Cherche Midi, 1994. Un roman, Hôtel du vide, éd. Aden, 2002. Et, parmi ses essais, Dostoïevski, le meurtre et l’espérance, Le Cerf, 2006.

Revue (électronique) Recours au poème

http://www.recoursaupoeme.fr/

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......